Venezuela: Pour l’instant

20 avril 2026

13 avril 2026

Par Geraldina Colotti 

Traduction Françoise Lopez pour Amérique latine-Bolivar Infos

Il y a des moments pendant lesquels le temps semble se replier sur lui-même comme l’ouroboros, le serpent qui se mord la queue: avril 2026, au Venezuela, n’est pas une simple répétition du coup d’Etat contre Chávez mais l’écho de ce traumatisme qui se transforme en choc actuel. Hier comme aujourd’hui, l’impérialisme a tenté de décapiter l’espoir en enlevant le corps physique et politique de la Révolution. Si, en 2002,  il l’a fait par oligarchie interposée, aujourd’hui il le fait sans masque et en montrant avec arrogance le visage du prédateur en frappant directement le Président Nicolás Maduro et la députée Cilia Flores, son épouse. 

C’est la passage du sabotage chirurgical à l‘enlèvement de l’Etat, une tentative extrême pour rompre le lien entre le dirigeant et sa base. Mais, précisément de cette escalade de technologie guerrière jamais expérimentée et de mensonges mondiaux surgit une vieille leçon: alors que Washington essaie de gérer une « transition » qui n’existe que dans ses laboratoires de propagande, le chavisme répond par la science de la retraite stratégique. Pas une reddition ou une trahison mais une façon de compacter la matière politique pour protéger la « semence nouvelle » de Chávez, parce qu’aucun enlèvement ne peut durer contre une conscience collective qui a déjà pris goût à la liberté.

L’enlèvement de Chávez au palais de Miraflores avait été le point culminant d’une succession de tensions provoquées par les manifestations d’indépendance du président qui n’avait pas adhéré au programme de gouvernement mis au point par Washington pour le pays. Les témoignages de généraux restés fidèles au processus bolivarien naissant disent que le coup d’Etat était dans l’air et que, pendant les jours qui l’ont précédé, un croiseur étasunien était déjà prêt à entrer en action. Pourquoi n’a-t-il pas agi à temps? se demandent beaucoup de gens.

Parce que Chávez avait le doigt sur le pouls du pays et a cherché jusqu’au dernier moment à éviter un conflit fratricide.  Et quand il était prisonnier des putschistes qui menaçaient de bombarder Miraflores, il a suivi le conseil que Fidel Castro lui avait donné par téléphone: ne pas s’immoler comme Allende mais s’organiser pour préparer une seconde occasion. Et quand, enfin, le peuple l’a remis à son poste, le 13 avril, il est revenu en montrant la croix dans une main et la Constitution dans l’autre: sans désir de vengeance, en renonçant à renforcer la Révolution par la force.

L’enlèvement du couple présidentiel a également été le point culminant d’une escalade d’agressions multiformes, de. menaces, d’alarmes et de mensonges, la dernière proférée pendant l’appel téléphonique de Trump à Maduro au cours duquel le magnat avait « ordonné » au président du Venezuela de quitter le pays sous peine qu’il soit envahi. Et Maduro avait refusé cette « proposition » et l’avait dénoncée publiquement comme il l’avait fait immédiatement après sa première élection. Alors, l’opposition dirigée par Capriles qui avait perdu de peu, lui avait proposé de se partager le pouvoir comme sous la IVème république. Et Maduro avait refusé en rappelant qu’il obéissait au peuple et non à l’oligarchie. 

Depuis, il y a eu une succession d’attaques de plus en plus violentes contre le « laboratoire bolivarien » et son président ouvrier, insupportable pour le grand capital international. Un crescendo d’agressions qui s’est cristallisé pendant les présidentielles de juillet 2024, quand l’extrême-droite a voulu faire croire au monde que le chavisme avait volé la victoire à son candidat de façade, Edmundo González Urrutia.

En réalité, un gigantesque sabotage avait été  organisé contre la plateforme informatique du CNE. Un sabotage organisé de l’étranger qui a contribué à faire s’effondrer les infrastructures technologiques du pays. Une opération informatique chirurgicale transnationale qui, grâce à l’utilisation de noeuds satellitaires et et de serveur situés à l’étranger, a interrompu le flux de données au moment du pic du décompte en créant ce « trou noir » dans l’information nécessaire pour permettre à Machado republier ses faux procès-verbaux et de placer le récit de la fraude électorale dans le monde.

Une attaque cybernétique similaire mais plus importante à cause de l’utilisation de technologies de combat jamais expérimentées auparavant – comme l’a déclaré Trump lui-même – a permis ensuite l’entrée des troupes spéciales étasuniennes et la massacre du 3 janvier 2026 qui a détruit la résistance héroïque des soldats cubains et vénézuéliens. Poussant les Etats-Unis à l’intervention en convaincant Washington qu’il avait une majorité qui n’existait que dans les laboratoires de propagande de María Corina Machado, la droite a tenté le coup final.

Mais l’histoire, comme le savent les peuples de la plus grande partie du monde (qui ne se considèrent déjà plus depuis longtemps comme le Tiers Monde) ne se décide pas dans les bureaux du Département d’Etat. L’échec de la « révolution de couleur » espérée après l’enlèvement – un échec reconnu même par Donald Trump dans son pragmatisme brutal – prouve que le chavisme n’est pas seulement un homme (ou seulement une femme) au commandement mais une ossature sociale. Sans le peuple dans la rue demandant le retour au passé, l’enlèvement est devenu un boomerang: l’impérialisme a pris deux corps mais a perdu le récit. Et le chavisme, sous le gouvernement de la présidente par interim Delcy Rodríguez a conservé le contrôle politique du pays. Il ne s’est pas agi d’une reddition ou d’une trahison mais d’une retraite stratégique pour ramener à la maison les deux dirigeants enlevés par un ennemi puissant et féroce.

Il s’est passé la même chose pendant le siège de Miraflores, le 11 avril 2002.   On a dit que Chávez avait démissionné, aplanissant le terrain aux représentants des patrons, de la hiérarchie ecclésiastique, des médias privés et des syndicats vendus et à l’abrogation de la Constitution bolivarienne qui a été mise en pauvre immédiatement. Dans les heures dramatiques et confuses qui ont suivi le rapt de Nicolás et de Cilia, on a aussi parlé de « trahison » et de reddition et on en parle encore en déplaçant les suspicions de l’un à l’autre des dirigeants bolivariens   sur l’onde puissante de la guerre cognitive.

C’est un sentiment humain, viscéral, qui doit être respecté mais qui ne doit pas supplanter   la réflexion politique, également légitime. Il n’est pas facile, dans le. pays ou à l’étranger, de recevoir des messages clairs.   qui permettent aux militants de se reconnaître et de marcher sous le même drapeau comme celui de Cuba , comme celui de l’Iran. Depuis l’époque de Lenine, la retraite stratégique est le moment le plus difficile pour un cadre politique. Il signifie accepter la défaite apparente pour préserver la force matérielle du peuple, pour éviter le massacre  aveugle que les « commandos » et  les paramilitaires étaient prêts à déchaîner.

Celui qui connaît l’histoire des révolutions sait que la lutte de libération des peuples n’est pas une charge héroïque suicidaire vers le précispice mais une succession de vagues dialectiques, d’avant ces et de replis. Protéger l’intégrité des communes et des organisations populaires, protéger la paix qui permet aux forces socialistes de reprendre son souffle n’est pas une trahison. Quand on a un pistolet sur la tempe, ce n’est pas une trahison de négocier pour garantir que la « semence nouvelle » de Chávez ne soit pas foulée aux pieds, que la promesse d’un autre « pour l’instant » ne soit pas étouffée, qu’on continue toujours à lutter pour le socialisme et la justice sociale.

La révolution doit souvent se replier sur elle-même pour se régénérer et, même quand elle semble revenir au point de départ, ce n’est jamais le même point. C’est un cercle qui ne se ferme qu’en apparence:m en réalité, le mouvement a accumulé de l’expérience et de la conscience. La capital, comme l’uroboro, pour survivre   aux crises de surproduction, doit détruire grâce aux  guerres impérialistes une partie de la richesse qu’il a créé lui-même en se basant sur l’exploitation du travail pour pouvoir relancer le cycle d’accumulation. Il doit détruire sa propre base matérielle pour nourrir sa propre croissance financière. Mais a révolution doit aussi dévorer ses propres vieilles structures pour pouvoir avancer.

Ainsi, dans  cette phase compliquée, dans cette phase de démocratie participative mais malheureusement également de « tutelle » dans laquelle le danger de ramener à zéro le chemin parcouru ne peut être exclu, le mouvement révolutionnaire se replie sur lui-même non pour s suicider mais pour protéger le noyau vital pendant une attaque permanente. C’est la matière politique qui se compacte pour ne pas se laisser disperser par les agressions extérieures. Et il faut de l’unité et de la confiance dans la direction, sans pour autant lui donner carte blanche. Il faut aussi avoir confiance dans l’histoire et dans la maturité acquise par le peuple formé par Chávez : le peuple du « pour l’instant ».

Pourquoi n’y a-t-il pas eu de révolution de couleur après le 3 janvier? Parce que dépeuple vénézuélien, le même qui a vécu la lynchage de dirigeantes comme Isabel Cirila Gil, assassinée pendant les violences qui ont eu lieu après les élections, a compris le jeu. Le calme vigilant des quartiers populaires qui a suivi l’agression et l’enlèvement du 3 janvier n’était pas de l’indifférence: c’était une forme de résistance passive qui a ôté l’oxygène à la mise en scène de Machado et de ses acolytes don t la menace guette pourtant.

CE 13 avril d’hier n’indique pas seulement  une date gravée dans le passé mais une possibilité ouverte sur un avenir incertain. C’est le moment pendant lequel la retraite s’achève et l’offensive reprend: « Nous vivrons et nous vaincrons! » et tout 3 sera suivi par son 13 parce qu’aucun enlèvement ne peut durer contre une conscience collective qui a pris goût à la liberté.

Source en espagnol:
https://www.resumenlatinoamericano.org/2026/04/13/venezuela-la-leccion-de-abril/

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