Interview de Raul Pont sur la candidature de Lula – Lucio Garriga

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6 mai 2022
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Après avoir passé 580 jours en prison et après n’avoir pas pu participer aux élections de 2018, l’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva va lancer sa candidature avec son ancien rival au second tour de 2005, Geraldo Alckmin, comme vice-président pour remporter les élections d’octobre. « C’est une alliance très douteuse, mais nous devons tout faire pour vaincre Jair Bolsonaro », a admis à Letra P Raúl Pont, l’un des fondateurs du Parti des travailleurs (PT) et actuel membre de sa direction nationale. Il a précisé que dans les rangs dirigés par l’ancien dirigeant de la métallurgie, des voix dissidentes s’élèvent concernant le pacte avec l’ancien gouverneur de Sao Paulo, proche de l’establishment politique et économique.

M. Pont, ancien maire de Porto Alegre, a déclaré que son pays « est un chaos » et qu’il subit « un désastre éthique, moral et administratif » à cause d’un gouvernement « ultra-libéral ». Dans ce contexte, il a déclaré que la candidature de Lula da Silva « gagne beaucoup de force » pour l’emporter au premier tour, tout en estimant que l’alliance ne sera pas exempte de difficultés internes comme celles qu’a connues le Frente de Todos (FdT) en Argentine. « L’hégémonie du PT et de Lula a fixé des conditions très particulières pour le prochain gouvernement », a-t-il dit, tout en rappelant que l’ancien président « a signé devant les syndicats qu’il s’engage à abroger les réformes du travail de Michel Temer et Bolsonaro ». En tout cas, Raul Pont a prévenu : « Je ne mets pas les mains au feu pour Alckmin ».

 

Comment analysez-vous la situation actuelle au Brésil ?

La pandémie a eu un impact considérable sur l’économie, l’emploi et la qualité de vie de la population. Le Brésil a perdu près de 700 000 personnes à cause du covid-19 et l’économie prend une direction qui est la pire possible car elle génère du chômage et des inégalités sociales. Nous avons un gouvernement ultra-libéral et la répartition des richesses et la politique d’incitation qu’il pourrait faire, il ne la fait pas. Nous connaissons actuellement une période d’inflation que nous n’avons pas connue depuis de nombreuses années et nous, les salariés et les retraités, sommes les premiers à payer. Seuls les banquiers et le secteur financier, qui vivent des taux d’intérêt, et le secteur agroalimentaire, qui exporte, se portent bien ici. Le pays est très mal en point, c’est pourquoi les idées de Lula et du front de gauche gagnent tant de force.

Dans ce contexte, Lula lancera-t-il sa candidature samedi 7 mai 2022?

Oui, il sera candidat. La décision a déjà été prise. Samedi, nous allons avoir un acte de ratification avec les membres des autres formations qui composent le front : le Parti communiste du Brésil (PCdoB) et le Parti vert, avec un grand degré d’unité et de coordination avec le Parti socialiste brésilien (PSB), qui présente Alckimn comme vice-président.

Que va apporter Alckmin à la candidature de Lula ?

La direction nationale (du PT) pense qu’il peut attirer une bonne partie des votes à São Paulo, qui est le plus grand État du pays et où nous avons le plus souffert de la campagne contre Lula. Pour ma part, je pense que ça n’apporte pas grand-chose, mais c’est un signe pour diminuer la critique selon laquelle Lula vient casser tout ce qui a été fait avec Temer et Bolsonaro et que c’est un gauchiste. Il y a là quelque chose à gagner car Alckmin est un homme très reconnu par la vieille social-démocratie brésilienne. La grande majorité du PT votera pour accepter la position du PSB et le présenter comme vice-président. On ne gouverne pas São Paulo trois fois sans rien, cet homme a du poids.

Êtes-vous d’accord pour qu’il soit le colistier ?

Une partie de la Direction nationale a pensé qu’il serait préférable d’avoir une candidature qui exprime mieux la résistance à Bolsonaro dans les deux grands fronts de ces dernières années, comme le Front Brésil sans peur et le Front Brésil populaire, qui implique les syndicats et les mouvements populaires qui ont résisté aux politiques de Temer et de Bolsonaro. Il me semblait qu’une personne issue de ces secteurs serait préférable, mais la majorité du parti a choisi d’accepter la proposition du PSB.

En Argentine, le gouvernement du FdT ne fonctionne pas de la meilleure façon, pensez-vous que l’alliance entre le PT et Alckmin peut fonctionner ?

Je suis la situation en Argentine, mais ici l’hégémonie du PT et de Lula dans l’alliance fixe des conditions très particulières pour le prochain gouvernement. Lula a signé devant les syndicats et les travailleurs qu’il s’engage à faire face aux conditions dans lesquelles nous vivons en renforçant la participation populaire au gouvernement, en abrogeant les réformes du travail de Temer et Bolsonaro et en améliorant la sécurité sociale, qui a été très attaquée. Lula ne ment pas, il va le faire parce que sinon nous perdrions la base sociale qui nous fait vivre. Lula a les conditions, même avec Alckmin au gouvernement, pour récupérer une politique sociale développementaliste comme nous l’avons fait dans les premiers gouvernements avec Lula et Dilma (Rousseff). Ce n’est pas une garantie préalable, nous allons devoir nous battre car cela ne va pas tomber du ciel.

Ne croyez-vous pas qu’Alckmin pourrait être un nouveau Temer* ?

Il y a eu une décision du parti qui croit et est confiant que nous ne répéterons pas les mêmes erreurs du passé et que nous serons prêts à les affronter. Mais je ne mets pas mes mains au feu pour Alckmin et c’est un réel danger. Il ne s’agit pas d’une invention. C’est une alliance très douteuse. C’est un risque que nous allons prendre, mais nous devons tout faire pour vaincre Bolsonaro. On n’en peut plus. Le pays est un chaos, nous vivons un désastre éthique, moral et administratif.

Quels seront les défis d’une éventuelle présidence de Lula ?

Le pire est la loi qui établit des limites aux dépenses dans les domaines sociaux. La loi sur le plafond des dépenses est la pire chose qui aurait pu être faite, car la seule chose qu’elle libère est le paiement de la dette. C’est formidable pour les riches car le gouvernement ne peut pas dépenser pour la santé, l’éducation ou le développement social, mais il n’y a aucune limite dans aucun budget pour payer la dette interne. C’est la première chose que le futur gouvernement devrait changer afin d’agir en faveur des majorités.

 

*Michel Temer, ancien vice président libéral de Dilma Roussef avait renversé cette dernière avec la complicité du parlement en 2016

Source: La Letra P – Traduction: Romain Migus