Si ce que l'on appelle "unité" signifie que tous les membres d'un courant ou d'une tendance avancent dans un bloc monolithique et, avec une méthode et des objectifs unanimement acceptés, alors tout est divisé au Venezuela.

Institutions, syndicats, familles, hiérarchies, associations de toutes sortes. Chavisme et anti-chavisme, gouvernement et opposition, tout a été ou est né brisé, diversifié et multicolore.

Même le cerveau de nombreux individus est divisé en compartiments qui ne s'accordent pas sur la place dans l'histoire où ils doivent se battre ; dans la schizophrénie de l'époque, il y en a beaucoup qui pensent et parlent d'un point de vue, mais agissent (parce qu'ils en ont besoin, ou parce que la réalité est plus forte que leurs rêves) dans la direction opposée.

Prenez les paragraphes précédents et remplacez "Venezuela" par "le monde" : oui, ça marche aussi. C'est juste que pour un pays, un peuple et un gouvernement en état de siège, cette simple "grippe" qui, dans d'autres circonstances, serait heureusement et docilement appelée "diversité" peut être néfaste ou mortelle.

Nous avons l'ennemi le plus puissant que vous puissiez trouver sur cette planète qui annonce que sa mission est de venir sur notre territoire pour tuer et s'emparer des ressources et des institutions, et pourtant, ou soudainement, il y a des camarades qui ne savent pas où tirer ou qui menacent de tirer à l'intérieur de la tranchée.

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L'exploit principal de Chavez était de rassembler une foule impossible á unifier pour marcher dans une seule direction ; son projet inachevé était l'unification de toutes les tendances autour ou sous le leadership d'un seul parti de la Révolution. Les deux résultats (victoire et défaite) sont une bonne nouvelle ; tous deux sont le résultat d'exercices sans précédent et rafraîchissants qui nous ont montré au monde entier, nus et sans masque, avec toutes nos nuances.

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On pourrait être alarmé par une certaine situation facilement observable : l'ennemi est devant nous parce que ses factions ont un objectif clair : nous détruire, nous faire disparaître physiquement et en tant que courant historique. Cet objectif est une condition préalable à la réalisation des autres, qui sont ceux qui les divisent : contrôler l'État et les ressources du pays, s'allier aux États-Unis et à d'autres puissances dans la mission de déprédation et de répartition des richesses entre les entreprises.

Dans cette mission, ils ne peuvent pas voyager ensemble car chaque parti ou groupe de pouvoir veut le butin pour lui-même et ne le distribue à personne. Le paradigme néolibéral exige de gagner la compétition et d'écraser les autres concurrents ; vous ne verrez les partis de droite unis que lorsqu'il s'agira de s'allier pour vaincre le Chavisme. Dans un processus électoral, il est facile de rassembler toutes les volontés ; les problèmes viennent plus tard. Vaincus ou triomphants, vous les reverrez avec le couteau à la main, et la machine à trébucher bien huilée.

Ce comportement ou cette façon de travailler fonctionne-t-il aussi parmi nous ?

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Personnellement, j'ai été témoin de situations dans lesquelles une personne cause des ravages dans des organisations ou des entités qui méritaient et avaient besoin de plus d'harmonie. Est-il préférable d'appeler cela l'unité ? Pour les besoins de cet article, sûrement. J'ai vu des directives émanant d'institutions "divisées" : ce groupe contre l'autre, chacun avec ses propres patrons et ses jetons visibles. Lorsque l'un des "leurs" propose et se lance dans un plan ou une politique, l'autre groupe ou clan est généralement activé en mode obstruction. Leur mission consiste à saboter ou à entraver le projet institutionnel jusqu'à ce qu'il devienne irréalisable dans la pratique. Le plan échoue et cette partie se sent victorieuse et triomphante : elle entrave et détruit le travail de l'adversaire.

Peu importe si l'institution, la révolution ou le pays ont également été blessés : si nous parvenons à faire échouer l'adversaire (qui est aussi un révolutionnaire ou un Chaviste et qui est censé pousser la charrette au même endroit que nous), alors nous gagnons.

Le pire de cette étrange logique est qu'il y a beaucoup de jeunes qui assistent à cette routine et "apprennent" une leçon qui ne sera guère effacée à l'avenir : on dit à ces jeunes que cela s'appelle "faire de la politique". Que la politique consiste à rendre l'action impossible pour les autres, quel que soit le projet.

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Elle entre également dans la catégorie "faire de la politique", avec tous les guillemets de prudence possibles, ignorer le fait que dans toutes les institutions de l'État, le germe et l'organisation anti-Chávez survivent sous de nombreuses formes.

Il n'y a pas un seul ministère ou organisme où tout le monde se sente engagé dans la construction du projet bolivarien, et cela inclut la police et les forces de sécurité de l'État. Les entités qui possèdent les armes de la République, les Forces armées en premier lieu, sont pleines d'éléments qui n'ont pas hésité à prendre les armes pour tirer sur le gouvernement, les institutions et le peuple.

Un Oscar Perez [terroriste resposnable d'actions armées, NdT] est sorti d'une institution gouvernementale chaviste ; il est absurde et irresponsable de prétendre que ce type et ses collègues étaient les derniers de leur espèce à rester au CICPC [Police judiciaire, NdT] et dans le reste des forces de police. Chistopher Figuera a dirigé le SEBIN [les services secrets, NdT] et vit maintenant aux États-Unis sous la protection des services de renseignements américains ; il faut être très distrait ou malveillant pour prétendre croire que ce type n'a pas laissé des pions éparpillés dans cette structure. Malgré cela, tout ce que font le CICPC et le SEBIN (et maintenant la FAES) est attribué par certains groupes, ONG et individus au gouvernement de Nicolás Maduro.

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La thèse d'un Chavisme unifié sous une direction unique et unanime n'est pas viable. Mais cela ne rend pas inévitable, et encore moins nécessaire, la persistance d'une douzaine de groupes ou de clans dans une attitude de chantage efficace ou purement émotionnel.

Aucun parti nouveau ou "historique" ne devrait se réclamer d'une Révolution qui a eu son substrat dans le peuple et dans cet agglutinant éthique appelé Chavez.

Autres liants : l'objectif central qui est la destruction du capitalisme, et la construction d'une forme d'organisation-action différente de celle dictée par les hégémonies du capital.

Ils nous divisent ou nous nous divisons parce que nous avons des méthodes différentes et des rythmes sûrement difficiles ou impossibles à synchroniser. Pour quitter une ville du centre à sa périphérie, il y a deux possibilités : circuler dans ses rues, avancer en fonction de ses obstacles et de ses normes, ou s'armer d'une puissante machinerie et ouvrir une voie de la Plaza Bolívar à Tazón [Centre et point de sortie de Caracas, NdT], sans jamais traverser ni regarder sur le côté (ni en arrière, ce qui est censé être l'histoire).

Ceux qui proposent déjà la liquidation violente de la propriété privée et l'implantation de la dictature du prolétariat veulent se diriger du centre vers la sortie de Caracas, en sautant et en dévastant les rues, les feux de circulation, les autoroutes, les gens, les montagnes et les structures. Le gouvernement chaviste en place a décidé de se diriger vers la sortie en faisant la queue, en s'arrêtant, en déviant leur chemin lorsqu'il y a une rue fermée, en esquivant les trous, en respectant les contrôles. Ceux d'entre nous qui ont encore le désir de la jeunesse d'obtenir des résultats rapides et visibles sont désespérés. Et désespérément long et tortueux est le cours des siècles d'histoire qui nous ont amenés ici.

Il y a quelque chose que certains défenseurs du "tout ou rien, et pour tout de suite" semblent oublier: parmi les tranchées ou les conquêtes qui doivent être défendues, il y a un gouvernement, un gouvernement chaviste. La raison en a été maintes fois répétée, et nous devrons y revenir : parce que la Révolution peut composer avec cet allié (parfois inefficace et presque toujours maladroit, mais allié) au pouvoir. Si cet allié est renversé, le prochain gouvernement ne sera pas le révolutionnaire parfait et sans faille auquel aspirent les partis "historiques", mais une structure transnationale meurtrière et dévastatrice qui nous ramènera au siècle où nous étions les prostituées et les esclaves de l'Amérique. La révolution devra se poursuivre, mais dans des conditions que ces mêmes partis "historiques" ne sont pas prêts à affronter.

Et pourtant, ils persistent dans des tâches et des brouillons d'analyse comme accuser le gouvernement d'être responsable du meurtre et de la disparition de militants et d'activistes révolutionnaires pro-Chávez, nommer "concessions à la bourgeoisie" les mouvements de repli nécessaires sur le champ de bataille , rechercher et généraliser des situations particulières afin de convaincre le monde que nous sommes un projet de société raté : le mécanisme facile de la propagande de laboratoire est l'arme de groupes et de personnages qui, sans Chávez et le chavisme, n'auraient pas été entendus ou lus ou ignorés ou quoi que ce soit d'autre, au-delà de leurs clubs de lecteurs de classiques marxistes.

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Le rôle de la "gauche" internationale dans la situation actuelle du Venezuela nécessitera également un coup d'œil, dans un autre article. La vérification de l'existence de campagnes soutenues par des facteurs "de gauche", complémentaires ou parallèles à ceux de la machine impériale, est un autre acte nécessaire de reconnaissance du terrain.

Il faut savoir et comprendre que leur mission principale est aussi une forme de blocus ou d'isolement : essayer de démontrer que le gouvernement du Venezuela "n'est pas de gauche", et mérite donc d'être exécuté et renversé (par la droite).

Qu'ils soient ici (et là) à faire leur travail, et qu'ils ne se gênent pas pour être remarqués, est un signe important sur le chemin des luttes à venir. La brigade de propagandistes déguisés en "militants de gauche" est une belle pomme qui, une fois ouverte, révèle sa pourriture.

 

Jose Roberto DUQUE

Source: Misión Verdad - Traduction Romain Migus