Marcelo Oses est un communicateur populaire brillant. Avec un langage simple, il sait se faire entendre par ceux qui se sont rebellés contre le gouvernement fascistoïde de Sebastián Piñera. Ce n’est pas pour rien qu’il est l’un des fondateurs de cet extraordinaire média appelé Radio Plaza de la Dignidad, qui accompagnait avec sa musique et ses harangues les mouvements de masse les plus durs sur la place du même nom. Dans cet entretien, nous avons parlé de la rébellion mapuche et des préparatifs pour la reprise des rues du Chili dans les prochains mois, un an après la révolte qui a secoué l’échiquier politique du pays.

Le peuple mapuche mène une lutte importante contre l’État chilien oppressif qui montre de plus en plus son visage raciste. Comment cette lutte se présente-t-elle pour ceux qui, comme vous, participent à la révolte contre le gouvernement Piñera ?

Le mouvement mapuche vit actuellement un moment critique dans le sens où, après le début de la révolte d’octobre, les communautés mapuches qui sont en général en résistance, ont fait le choix de garder une certaine distance par rapport à ce qui se passait dans le reste des territoires chiliens. Ils ont eu une attitude contemplative de la situation. Nous avons parlé avec plusieurs dirigeants mapuches en considérant que la demande historique, la symbolique, les aspects culturels, la revendication d’autonomie de la nationalité mapuche était un des centres de la révolte au Chili. Et ils l’ont observé avec l’idée générale que la libération du peuple chilien fait partie de la libération du peuple mapuche, mais avec la réticence des conceptions qu’ils ont aujourd’hui. C’est important pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui. La grève de la faim, les libérations de prisonniers politiques qui se trouvent dans différentes prisons du sud. Cette lutte est nécessairement rattachée à des revendications historiques. Ce n’est pas un événement isolé, ce n’est pas que le Machi Celestino veuille retourner à son rewe pour une cérémonie, mais cela a à voir avec la lutte profonde pour la récupération des terres et principalement pour l’autonomie politique, populaire et économique. Ils se battent depuis longtemps pour cela et ont aujourd’hui une ligne très claire.

D’autre part, on voit réapparaître des groupes racistes comme ceux qui ont agi à Curacautín et La Victoria.

C’est exact, des groupes paramilitaires ont attaqué des familles mapuches, avec des enfants et des femmes qui, pour soutenir la grève de la faim des prisonniers, occupaient différentes mairies au sud de Wallmapu. Ils ont été violemment expulsés avec la complicité de la police de la municipalité. Ils sont littéralement organisés en bandes paramilitaires, avec des appels à rassemblement, avec l’utilisation d’armes, depuis des armes blanches jusqu’aux armes à feu. Ils ont réussi à s’introduire dans des endroits où les communautés mapuches n’ont pas autant de force, comme dans la ville. Ils ont fait sortir des gens violemment, la police a couvert cette action et a arrêté les mapuches et non les agresseurs. Que se passe-t-il suite à cette situation ? C’est que la revendication qui au départ était la liberté des prisonniers politiques Mapuches s’est à présent transformée en lutte contre le racisme, contre un État qui utilise tous les mécanismes possibles pour empêcher les Mapuches d’avoir une expression politique. Cela recentre les questions car aujourd’hui si la solidarité avec le peuple chilien s’accroît, lentement mais sûrement, c’est en raison de la revendication fondamentale du peuple mapuche et pas seulement du fait de la grève de la faim et de l’exigence de liberté.

Pendant les grandes manifestations de la révolte, avant la pandémie, il était frappant de voir la quantité de drapeaux mapuches à Santiago et dans d’autres villes.

– C’est un changement important, lorsque nous brandissons les drapeaux et des slogans de la culture mapuche, nous nous questionnons tous car cela ne peut pas devenir un ornement de nos manifestations. En d’autres termes, le symbolisme mapuche doit être intégré dans la lutte populaire dans toute sa complexité. Cela impose nécessairement le thème de fond, qui est que le peuple mapuche est différent du peuple chilien. Et cela implique une restructuration des territoires et de l’État Wallmapu. Il y a un territoire qui doit être administré par le peuple mapuche. Autrement que le fait l’État chilien. C’est un thème central. Les hordes fascistes recontextualisent la question en allant jusqu’à dire que « le mapuche est une invention de la gauche ». Ils reviennent avec l’idée archaïque qu’ils sont chiliens, que leurs ancêtres étaient araucaniens, mais qu’aujourd’hui ils n’ont ni besoin ni le droit d’avoir leur propre identité ou leur autonomie. On n’avait plus vu cela depuis longtemps. Maintenant, ils apparaissent publiquement, ce sont de nouveaux acteurs, comme le syndicat des camionneurs réactionnaire et complotiste, qui a été l’un des grands promoteurs du boycott et du coup d’État de Pinochet.

Des camionneurs qui ont proposé de « nettoyer » les routes des piqueteros en s’attaquant aux Mapuches.

Bien sûr, ces mêmes personnes ont eu toutes les tribunes pour lancer leurs messages anti-Mapuche. Il y a quelques jours, ils se sont réunis à La Moneda, ont été reçus par le ministre de l’Intérieur, ont tenu des conférences de presse à leur sortie, avec la complicité de la presse voyou qui leur donne une pleine visibilité, et ont simplement présenté leurs ultimatums. En outre, Piñera vient d’envoyer un projet de loi visant à durcir les sanctions contre ceux qui entravent les transports. Sa principale raison est l’incendie de camions en territoire mapuche. Bien sûr, ce conflit énorme a lieu parce qu’il touche tous les travailleurs du syndicat. Ils parlent des camionneurs comme s’il s’agissait des chauffeurs, mais c’est des propriétaires des entreprises de transport qu’il s’agit. Malheureusement, les travailleurs syndiqués ont historiquement toujours été très favorables au patron. C’est l’un des syndicats qui accepte la politique des patrons. Ils ont donc renforcé cette idée d’autodéfense fasciste, allant même jusqu’à lancer un ultimatum selon lequel si le gouvernement n’était pas capable de les défendre, ils le feraient de leur propre main. Le gouvernement bénéficie donc du soutien actif des entreprises extractives, y compris du syndicat des transports, car les entreprises de transport travaillent pour les extractivistes et sont, en fin de compte, les mêmes propriétaires. Mais la lutte contre les entreprises extractives, forestières et minières de la région Wallmapu est au centre du combat. Le peuple mapuche mène une lutte directe et radicale contre ces entreprises d’extraction, de sylviculture et d’exploitation minière principalement. C’est la perspective stratégique de ce peuple, qui devient de plus en plus cohérent entre la lutte politique telle que nous la comprenons aujourd’hui contre le capitalisme, et d’autre part, les traditions d’organisation politique religieuse et spirituelle du peuple mapuche.

Au vu de ce qui se passe dans le sud, comment se déroule votre combat ? Comment peut-on imaginer ce que sera cette lutte lorsque s’ouvre la porte de ce qu’on appelle la « nouvelle normalité », bien que pendant cette quarantaine, il y a eu des expressions claires de rébellion, des concerts de casseroles, et d’autres colères ?

Personne ne le sait. Comment les gens vont-ils s’exprimer à nouveau face à un scénario très complexe, avec une crise économique, sociale et politique ? Nous sommes favorables à cette révolte continue. Nous espérons occuper rapidement les espaces publics que nous avons tenus pendant plusieurs mois. C’est ce que nous aimerions. Mais surtout, c’est l’expérience qui se présente dans la dernière période, avec des degrés d’organisation plus élevés que ceux que nous avions dans les derniers mois de 2019. C’est-à-dire que nous avons réussi à structurer une certaine coordination comme celle qui s’est mise en place aujourd’hui sur tout le territoire avec les soupes populaires, des assemblées, etc. Ces espaces qui se créent peuvent avoir un réel pouvoir d’articulation, de discussion du projet politique et social que nous voulons, et d’action. Nous avons besoin d’une organisation sociale et politique, à un niveau plus élevé que ces derniers mois. C’est notre premier objectif, le second est de visualiser comment on va s’y prendre pour reprendre la mobilisation populaire dans les centres ville et aussi dans les autres endroits. Le rythme et la dynamique ne sont pas très clairs. Il y a quelques jours, nous avons vu un sondage réalisé par la droite qui a relève que 81 % des personnes interrogées pensent que les manifestations deviendront aussi puissantes, voire plus puissantes. Plus de 70 % des personnes interrogées pensent que les mobilisations sont importantes pour un changement. Et une donnée, plus difficile à comprendre en raison du système politique, est que 39 % des personnes interrogées pensent qu’il n’y a pas de possibilité de changement sans violence dans les manifestations. On a donc le sentiment que cela va exploser. Personne ne le sait. J’ai l’impression que l’important est qu’il y ait un processus qui permette d’obtenir des degrés d’organisation plus importants, qui soit solide, dynamique. Peu importe que nous repartions sans les grands événements des manifestations, nous n’avons pas besoin de sortir et de tout brûler en premier lieu. Mais il est important que nous sortions régulièrement, que nous retransmettions ce sentiment de peur dans la caste politique. Le peuple peut apporter des changements. Cela rejoint les changements de novembre qui ont jeté une bouée de sauvetage entre le gouvernement et l’opposition, qui ont produit une sortie institutionnelle, avec un plébiscite pour changer la constitution nationale, c’est dans le scénario, parce que ce premier jalon qu’est le plébiscite aura lieu le 25 octobre et le 18 nous avons la célébration de la révolte. Le tout dans le même mois.

Certains disent qu’en votant ou non le plébiscite, la lutte ne s’arrêtera pas, comment le voyez-vous ?

De quoi s’agit-il ? Il y a un conflit et le conflit continue. À ceux qui croient que le plébiscite permettra un processus démocratique (en changeant la Constitution, parce qu’elle changerait les institutions), il faut donner une meilleure compréhension de ce qui se passe. Qui va tirer les ficelles de ce processus ? Les mêmes que d’habitude. Légalement un processus a été mis en place par lequel sortent gagnants les partis politiques légalisés, c’est-à-dire la droite et la Concertación. Il n’y a aucune possibilité pour d’autres forces sociales et politiques de s’y joindre. D’un côté, nous avons un plébiscite qui demandera à une institution sans dents, sans pouvoir, sans autorité d’apporter le changement constitutionnel dont nous avons besoin. Ensuite, on voit que ceux qui vont participer avec ces dés pipés sont les mêmes, il n’y a aucune possibilité pour que le peuple avec ses organisations puisse y trouver une place. Tout ce processus institutionnel se déroule en pleine réorganisation. Qu’est-ce qui est le plus important, donner de la stabilité au processus pour qu’il redémarre par ce plébiscite ou éroder le système politique dans la rue ? Nous sommes, bien sûr, pour la deuxième option. Il n’y a aucune possibilité d’en finir avec cette dictature néolibérale si ce n’est dans les rues. Le programme de la révolte est en cours, à commencer par le départ de Piñera. Sans ambiguïté : la sortie de Piñera. En parallèle, comme le soutiennent de nombreux idéologues de ce mouvement, l’installation dans les territoires est le début d’un processus territorial en dehors du processus institutionnel. Ce processus constituant vise à obtenir une véritable assemblée libre et souveraine, et bien sûr, la liberté immédiate de tous les prisonniers de la révolte et des Mapuche, l’établissement de la vérité et de la justice pour la violation de tous les droits humains au cours de cette dernière année, depuis la révolte, la réorganisation des pouvoirs qui ont été au service de la bourgeoisie, c’est-à-dire des cours de justice qui se sont comportées comme des canailles, sans parler de la police, tant des carabiniers que des services de renseignement et des forces armées. Toutes ces tâches de la révolte qui sont au cœur de ce processus constitutionnel qu’elles initient, nous dépassent. Nous nous concentrons sur ces tâches et sur ce programme qui nous semble le plus important. Ensuite, nous mesurerons les forces en octobre, depuis les rues. Ceux qui veulent arrêter le 18 octobre, et ceux d’entre nous qui vont faire pression pour la mobilisation du peuple, pour la sortie du dictateur et les exigences que nous formulons. Et c’est un débat relativement théorique, parce que les mobilisations réelles dans les rues ont été très diminuées par la pandémie, en dehors de ce que nous avons fait à diverses reprises en juillet, nous avons eu beaucoup de mobilisations populaires, mais elles n’ont pas atteint un niveau qui met le gouvernement en question. On recommence depuis peu à sortir, les portes du confinement s’ouvrent. On nous dit « vous pouvez sortir maintenant » et les appels commencent à fuser instantanément et se mélangent avec ce débat quant à la direction que nous allons prendre. On verra qui l’emportera de ceux qui cherchent dans la rue des changements profonds ou ceux qui font pression pour un changement dans le processus institutionnel.

 

 

Source : https://www.telesurtv.net/ Traduction : Venesol