Depuis plusieurs semaines, la droite se mobilise contre la présidence péroniste de l'Argentine. Malgré la pandémie, les partisans du néolibéralisme ont réalisé plusieurs manifestations d'envergure durant le mois d'août. Attisés par la quarantaine mis en place par le président Alberto Fernandez, la base sociale de l'opposition est descendue dans les rues de la capitale pour protester contre le pouvoir en place. Dans cette ambiance de pression politique, et profitant de l'apathie des mouvements populaires organisés, la police de la région de Buenos Aires -dirigée par le péroniste Axel Kiciloff- a réalisé des manifestations. Certaines, comme celle qui a eu lieu autour de la résidence présidentielle, comptaient sur la présence de policiers armés. L'Histoire récente de l'Amérique Latine nous a enseigné que la police (même une police régionale) peut être utilisé à des fins de déstabilisation (comme lors des tentatives de coup d'État au Venezuela -2002-, en Équateur -2010- ou plus récemment lors du coup d'État en Bolivie -2019). Cette augmentation de la tension en Argentine a sonné l'alarme. D'autant plus que la police de la province de Buenos Aires est le corps armée le plus important du pays. Elle compte 90.000 policiers en armes contre 48.000 soldats dans l'armée et 37.000 dans la gendarmerie. Dans l'article suivant, l'auteur nous rappelle les racines des protestations policières et dresse une analyse politique de ces manifestations. Les 2 Rives

De nombreux fantômes hantent la manifestation de la police de Buenos Aires. Il est connu qu'un sous-officier ou un officier, quel que soit son revenu, ne descend pas dans la rue sans une approbation "d'en haut" et il y a des accusations croisées à propos de cette approbation. Le premier à être visé est le chef de la police de Buenos Aires ,Daniel Alberto "El Fino" Garcia, car c'est sa troupe qui a enfreint la discipline. À Puente 12, à La Matanza, García a rencontré les gens et leur disait : "Je suis avec vous, quel est votre problème ?".

Derrière lui opérait une série de fonctionnaires de certaines municipalités qui ont encouragé les protestations, dans la lignée des dirigeants de Cambiemos [le mouvement politique de l'ancien président Macri, NdT]. Ce n'est pas un hasard si Florencia Arietto, l'ex-fonctionnaire de Patricia Bullrich [ex ministre de l'intérieur du gouvernement Macri, NdT], a même parlé de "protestation générale" dimanche dernier.

Ce mardi à midi, le ministre [de la sécurité de la province de Buenos Aires, NdT ] Sergio Berni a proposé aux 500 personnes réunies à Puente 12 de former une commission pour maintenir un dialogue et évaluer les revendications. Mais les policiers, les anciens policiers, et les membres de leurs familles réunis sur place n'étaient pas d'accord et, tout au long de la journée, ils n'ont pas pu désigner un groupe représentatif ni présenter une pétition. Le système est le suivant : celui qui répond aux questions de médias principalement d'opposition, parle, est applaudi et finit par partir. Dans de nombreux cas, les policiers présents ne se connaissent pas, il est donc compliqué de choisir une personne pour les représenter.

Selon les informations officielles, malgré la protestation, les services sont toujours fournis et le numéro d'urgence policière répond normalement. Lors d'une conférence de presse mardi matin, M. Berni et le chef d'état-major Carlos Bianco ont évalué "un retard de trente pour cent" dans les salaires des policiers et ont rappelé que le gouvernement provincial avait prévu des augmentations dans un Plan de sécurité global qui sera annoncé dans quelques jours.

Négociations ?

À la tombée de la nuit, il était déjà clair que des secteurs de l'opposition cherchaient à enflammer encore plus le conflit salarial, avec des encouragements plus ou moins explicites. Cambiemos a rédigé un communiqué appelant le gouverneur Axel Kicillof à "s'occuper des revendications salariales" au lieu d'exhorter les troupes à abandonner leur attitude. Des ex-fonctionnaires de la province de Buenos Aires ont essayé de convaincre les troupes dans chacune des zones, parfois avec succès, parfois sans succès, et les références qui sont apparues étaient des fonctionnaires ou des sous-officiers qui ont eu une influence pendant l'administration de María Eugenia Vidal [ancienne gouverneure de la province de Buenos Aires, membre du parti de Mauricio Macri, NdT].

Ce journal a pu confirmer que les urgences policières continuent à fonctionner, que les patrouilles sont effectuées - bien que dans quelques districts l'intensité ait été réduite - et que les concentrations sont essentiellement fréquentées par des membres de la famille des policiers ou des troupes qui ne sont pas en service. Cela ne signifie pas que le personnel en uniforme en service n'était pas d'accord avec les plaintes : il y a unanimité sur le fait qu'il y a un arriéré de salaires notable. Il y a aussi des demandes, par exemple, que les heures supplémentaires, ne soient pas retardés de 120 jours, que la valeur des heures de risques soit augmentée, qu'une attention soit portée aux médicaments et qu'ils soient dotés des éléments nécessaires pour faire face à la pandémie.

Il y a des revendications qui ne sont pas explicites mais qui sont traditionnelles dans les forces policières. Il n'y a pas eu de changement significatif dans les autorités de la police de Buenos Aires, de sorte que de nombreuses promotions ont été laissés en attente et cela produit un malaise à tous les niveaux. De plus, il n'y a pas de leadership qui influe sur le nouveau gouvernement.
Selon une estimation officielle, ce mardi, il y a eu des concentrations dans le Grand Buenos Aires et dans l'intérieur de la province : un total de 25.
La majorité de ces concentrations n'ont pas été massives, mais il s'agit sans aucun doute d'un manquement à la discipline.

La question n'est pas facile à résoudre car il n'existe pas de référents ou de dirigeants avec lesquels établir un dialogue. Il n'y a pas de syndicat - interdit par la loi - et sur les réseaux sociaux il y a des manifestes qui sont censées synthétiser les demandes de la police, mais elles ne sont pas vraiment représentatives et dans certains cas elles manquent de toute logique.

La responsabilité initiale de la canalisation de la situation incombe au chef de la police de Buenos Aires, El Fino García, un homme qui était le numéro 2 du précédent chef de la police, Fabián Perroni, qui figurait à l'époque sur les timbres de Cambio. Berni a maintenu Garcia en fonction malgré le fait qu'il soit un homme directement lié au précédent ministre, Cristian Ritondo [ex ministre de la sécurité de la province de Buenos Aires, du parti de Macri, Ndt]. D'un point de vue objectif, un chef est responsable de la rupture de la discipline de ses subordonnés, surtout dans des forces verticales comme la police.

Il est évident que c'est le ministre actuel de la sécurité de la région de Buenos Aires, Sergio Berni, qui doit gérer la situation, et il a envoyé un délégué au rassemblement du Puente 12. Comme il n'y a pas de représentants de la police, au moment de mettre sous presse, une annonce était envisagée sur l'augmentation et l'amélioration des conditions de travail.

Les "affaires" complétaient les salaires

Il est clair depuis un certain temps que les recettes de la police se détériorent fortement. Ils étaient toujours en dessous de la police fédérale et de la police municipale, mais les "affaires" complétaient les salaires. La pandémie a entraîné un changement total de cette situation :

  • Il n'y a pas de matchs de football, qui impliquent non seulement des heures supplémentaires, mais aussi des "affaires" avec les responsables des clubs de supporters. Paiement des parkings, des stands de nourriture et même pour baisser les yeux sur certains délits.
  • Le coronavirus a fait drastiquement baissé le racket sur des activités illicites, comme la prostitution ou la contrebande.
  • L'activité des garages et des casses -et donc le vol de voitures- a diminué en même temps que la demande de pièces détachées. Il en va de même pour les jeux d'argent illégaux.
  • Comme il n'y avait pas d'affluence massive dans les banques - mais seulement sur rendez vous - les backchichs pour permettre des stationnements ou pour accompagné des transferts de liquide ont été réduits.
  • L'activité gastronomique, autre source de revenus et même de nourriture, a également été réduite.

Tous ces éléments s'ajoutent à ce que la ministre de l'Intérieur Sabina Frederic et son collégue de Buenos Aires, Sergio Berni ont mentionné : "il y a un retard depuis des années en matière de revenus, de formation et de hiérarchisation".

Comme cela a été le cas pour presque tous les événements, l'opposition et les médias alignés se sont lancés dans un effort débridé pour encourager le conflit et la rupture de la discipline. L'objectif - comme cela s'est produit avec les saisies de terres, le coronavirus et presque tous les problèmes - est d'éroder le gouverneur Kicillof. Près du président, ils ont déclaré : "C'est une véritable revendication, nous le reconnaissons et c'est pourquoi nous avons travaillé à la recomposition des salaires dans le cadre du plan intégral".

 

Raúl KOLLMANN

Source: Pagina12 - Traduction: Romain Migus