“Jeune femme, donnez-moi plusieurs mètres de tissu jaune, bleu et rouge, voulez-vous ?” s’exclame l’homme dans un français remarquable.

- Je vous prépare ça de suite, lui répond la marchande".

Nous sommes dans un commerce de la ville de Jacmel dans la toute nouvelle République indépendante d’Haïti. L’amateur de tissu est un général vénézuélien. Très introduit dans les cours royales européennes, amis des pères fondateurs des États-Unis, il s’est aussi distingué pendant la Révolution française. Aux côtés de Kellermann, de Dumouriez et du peuple français en armes, il s’est illustré à la victoire fondatrice de Valmy.

“Pour qui, et où dois-je faire livrer le tissu, Monsieur ? lui lance la mercière haïtienne, comprenant en un coup d’œil que son interlocuteur n’est pas de l’île.

- Je suis Francisco de Miranda, lance l’homme en se retournant vers la porte. Vous m’apporterez le tissu sur mon bateau, le Leander. Nous appareillons demain à l’aube, et ces couleurs doivent flotter en haut du mat. Nous partons libérer notre Amérique du joug espagnol. Votre tissu sera notre étendard”.

Hissé pour la première fois le 12 mars 1806

Ce qui deviendra le drapeau vénézuélien -mais aussi dans des variantes, le drapeau colombien et équatorien- fut donc hissé pour la première fois le 12 mars 1806 au mat du navire qui emmène Miranda vers son destin. Le 3 août 1806, après avoir débarqué à La Vela de Coro, l’étendard est planté en terre vénézuélienne.

Le 9 juillet 1811, quelques jours après la déclaration d’indépendance du Venezuela, le drapeau de Miranda est officiellement proclamé symbole de la toute jeune Nation. Trois bandes horizontales jaune, bleue et rouge ; respectivement symboles de l’amour à la Patrie, de la mer, et du sang versé pour l’émancipation.

Au cours de son histoire, il subira de nombreux changements tout en conservant les couleurs originales. Dès le mois de mai de 1817, sept étoiles vinrent orner le drapeau national, afin de rendre hommage aux sept provinces qui signèrent l’acte d’indépendance du Venezuela.

Mais quelques mois plus tard, en novembre 1817, Simón Bolivar y rajoute une étoile pour incorporer la province de Guyana récemment libérée. Le «drapeau du Libertador» ne durera guère. Alors que les rêves d’une grande Colombie, unissant les pays libérés par Bolivar s’éteignent avec lui, le drapeau vénézuélien reviendra aux sept provinces initiales pendant près de 150 ans.

Chávez et le sens des symboles 

Cette querelle aurait pu en rester là mais le Venezuela est une terre rebelle où l’Histoire rebondit au fur et à mesure que le pays engendre ses héros. Le 27 novembre 2005, lors de son émission hebdomadaire Aló Presidente, le président Hugo Chávez va se livrer à un exercice de pédagogie dont il a le secret. Pendant plus d’une heure, le Comandante va expliquer à la Nation l’histoire des symboles patriotiques depuis l’achat des rouleaux de tissu par Miranda. “Sur notre écusson, à côté de la corne d’abondance, de nos armoireries, et de la gerbe de blé, le cheval se dirige vers la droite mais regarde à gauche. Pourtant, dès 1822, les écussons de la Grande Colombie représentait un cheval galopant vers la gauche. Ce cheval c’est le cheval bolivarien, indomptable !”, s’enflamme Hugo Chávez. Même son de cloche à propos des étoiles du drapeau. “Le drapeau de Bolivar contenait huit étoiles. Les symboles initiaux du projet bolivarien ont été progressivement effacés de notre Histoire”. Inadmissible pour l’initiateur de la Révolution bolivarienne. Un projet de loi sera envoyé à l’Assemblée nationale afin de redéfinir le sens des symboles patriotiques.

L’opposition s’étrangle : “il tourne le cheval vers la gauche, vers le socialisme”. Peu importe que Karl Marx n’avait que quatre ans lorsque cette symbolique équestre fut utilisée pour la première fois. Dans la société vénézuélienne polarisée, le vieux drapeau, celui aux sept étoiles et au cheval arqué, deviendra un symbole de la contre-révolution.

Le 9 mars 2006, la République Bolivarienne du Venezuela officialise son nouveau drapeau en hommage au père de la Nation. Et malgré les tempêtes, l’esprit de Bolivar continue de flotter sur cette terre révolutionnaire.

 

Romain MIGUS

Source: L'Humanité