Élections au Pérou : un tournant décisif – Anahi DURAND et Romain MIGUS

8 mai 2026

Le Pérou est un pays clé d’Amérique du Sud. En raison de sa position géostratégique, de l’importance de ses richesses naturelles et de l’immensité de son territoire. C’est le troisième plus grand pays d’Amérique du Sud ; il partage cinq frontières terrestres avec la Colombie, l’Équateur, le Brésil, le Chili et la Bolivie. Avec la construction du port de Chancay, le pays est appelé à devenir la porte d’entrée en Amérique du Sud des nouvelles routes de la soie promue par la Chine. Cependant, sa complexité historique et sociale rend la compréhension de la réalité difficile tant pour les acteurs politiques nationaux qu’internationaux.

À l’heure actuelle, le pays est plongé dans une bataille décisive opposant des forces politiques antagonistes dans un combat inégal marqué par la crise institutionnelle et l’ingérence néocoloniale du gouvernement de Donald Trump. Il est primordial de comprendre le contexte politique pour pouvoir analyser ce qui se joue sur la terre des Incas.

Des élections truquées d’avance ?

Les élections générales péruviennes se sont déroulées dans un contexte électoral préalablement faussé par la coalition putschiste et mafieuse qui s’est emparée des pouvoirs de l’État à la suite du coup d’État du 7 décembre 2022. Profitant du virage parlementariste du système politique péruvien, les partis neolibéraux dominants au Congrès, tels que Fuerza Popular et Alianza Para el Progreso, ont entrepris de modifier les règles électorales et de s’emparer des institutions qui s’occupent de l’organisation des élections, avec l’aval de présidents fantoches comme Dina Boluarte et José Jerí

Dans cette optique, ils ont pris le contrôle de la Conseil National de la Justice (JNJ par ses sigles en espagnol), l’organisme chargé de nommer le président du Jury National d’Élections (JNE), l’instance suprême du pouvoir électoral. La JNJ a agi rapidement et a remplacé à la tête du JNE le magistrat Salas Arenas, que le fujimorisme accusait d’avoir orchestré une fraude inexistante en 2021. À sa place, ils ont nommé José Burneo, ouvertement lié aux groupes conservateurs du Parlement. La JNJ a également tenté de destituer le chef de l’Organisme national des processus électoraux (ONPE), chargé de l’organisation des élections, Piero Corvetto, mais n’y est pas parvenue à ce moment-là.

Afin d’assurer une continuité du pouvoir, ces mêmes groupes politiques ont réussi à exclure plusieurs partis et de candidatures populaires opposés à la coalition putschiste. D’une part, la loi sur les partis a été modifiée pour que les candidats à la présidence et à la vice-présidence doivent être inscrits dans le parti avec lequel ils se présenteraient un an à l’avance. Cela a fermé la porte aux candidats externe au système politique ou aux leaders émergents, comme Castillo l’était en 2021. D’autre part, la mise hors-jeu et/ou la condamnation de leaders politiques potentiels de l’opposition a encore davantage dégagé le terrain. Les anciens présidents Martín Vizcarra et Pedro Castillo, ou le dirigeant ethnocaceriste Antauro Humala ont été empêchés de se présenter.

Juntos con el Pueblo : accord entre Juntos por el Perú et Pedro Castillo

Privé de la possibilité de se présenter à la présidence mais conscient de bénéficier d’un large soutien parmi les secteurs les plus marginalisés, Pedro Castillo a lancé en octobre 2025 un appel à unir les forces autour d’une candidature présidentielle unique et de listes communes pour le Congrès. Castillo voulait mettre en place un front politique sous sa direction qui puisse à son tour s’inscrire en tant qu’alliance formelle auprès du Jury national des élections. Bien que des discussions aient lieu avec diverses forces politiques et personnalités telles que Yhoni Lescano, Virgilio Acuña, Ricardo Belmont ou Martín Vizcarra, la possibilité de formaliser un front n’a pas abouti.

Castillo n’a pas réussi à composer une alliance formelle regroupant deux ou plusieurs partis dûment enregistrés. Il a toutefois obtenu un accord politique avec Juntos Por el Perú (JP), dirigé par son ancien ministre et député Roberto Sánchez. Cet accord a été baptisé Juntos por el Pueblo et Roberto Sánchez a été désigné par Pedro Castillo comme son candidat à la présidence. Pour les élections législatives, Pedro Castillo a disposé des 20 % de candidats que lui accorde la loi électorale, les autres 80% sont des militants de JP. Il a désigné comme candidat des personalités du « castillisme » telles que sa fille Yenifer Paredes, son frère Mercedes Castillo, d’anciens ministres comme Hernando Cevallos, Anahi Durand et Walter Ayala, ainsi que des députés fidèles au président comme Pasión Dávila ou Jaime Quito. La liste comptait également des dirigeants syndicaux tels qu’Iber Maraví, des cultivateurs de coca comme Serafín Lujan et d’autres militants sociaux. Le leader ethnocaceriste Antauro Humala a également été pris en compte au sein de l’alliance.

réunion de campagne dans la région de Cusco (photo: Romain Migus)

Grande fragmentation électorale

L’une des caractéristiques de ce processus électoral a été la grande fragmentation politique, avec 36 listes présidentielles et 38 listes parlementaires en lice. Cette dispersion s’explique d’abord par la méfiance de la société péruvienne, réticente à former des coalitions électorales. À cela s’ajoute une tendance au caudillisme et à l’illusion permanente de l’« outsider » comme figure susceptible de créer la surprise à chaque élection. En réalité, seul deux outsiders dans la récente histoire politique du Pérou ont réussi à gagner des élections : en 1989, Ricardo Belmont comme maire de Lima, et en 1990, Alberto Fujimori comme président. Le cas de Pedro Castillo est différent, car le professeur originaire de Chota était déjà très connu en province en tant que dirigeant syndical, même si le petit monde de Lima l’ignorait.

Toutefois, pour cette élection, la grande fragmentation électorale était également liée une réforme du système politique avortés. Par exemple, les conditions d’inscriptions de nouveaux partis politiques ont été assouplies, ce qui a contribué à la prolifération d’organisations mais cette flexibilité impliquait aussi des élections primaires obligatoires où les partis n’obtenant pas plus de 1,5 % des voix perdaient leur inscription. L’idée étaient de favoriser ainsi les coalitions. De même, le vote préférentiel qui permet d’élire à la fois un parti et un candidat au sein d’une liste devait être supprimé, accordant davantage d’importance à des listes où le nombre d’élu est déterminé uniquement à la proportionnelle. Cependant, les groupes majoritaires au Congrès, tels que Fuerza Popular et Perú Libre, ont fait capoté la réforme. Il en a résulté une prolifération de groupuscules, chacun dirigé par un leader convaincu d’être l’outsider qui créerait la surprise.

Au-delà des explications institutionnelles, la fragmentation électorale reflète également les multiples clivages qui caractérisent le Pérou. L’absence historique d’un projet national, conjuguée à un système socio-économique de « colonie sans métropole », fondé sur le pillage des territoires et l’exploitation de la main-d’œuvre au profit de potentats locaux, a favorisé la persistance de diverses fractures. La diversité géographique alimente des différences socioculturelles telles que celles qui existent entre le nord et le sud du pays, entre la côte, la montagne et la jungle, entre les villes et le monde rural, et surtout entre Lima et les régions. À cela s’ajoutent également des fossés générationnels et des clivages ethniques liés à la réalité d’un pays plurinational et multilingue. Cette grande complexité de la société péruvienne favorise la dispersion des candidats, désireux de conquérir leur propre réservoir de voix au sein de ces multiples facettes sociales.

Cette segmentation de l’électorat rend les alliances politiques difficiles, car chaque parti correspond à un secteur particulier de la population, déterminé par des conditions géographiques, matérielles et sociales distinctes et souvent autonomes. En d’autres termes, il n’existe pas beaucoup de ponts cognitifs entre les électeurs, qui se perçoivent souvent avec méfiance et préfèrent se regrouper avec leurs semblables plutôt que de construire des articulations plus larges avec ceux d’un « autre monde ».

Le jour du scrutin, sur les 36 candidatures présidentielles enregistrées, seuls sept partis (Fuerza Popular, Juntos por el Perú, Renovación Popular, Buen Gobierno, Obras, Ahora Nación et País Para todos) ont réussi à franchir le seuil électoral qui détermine la continuité légale des partis politiques. Les autres ont perdu leur inscription officielle et auront désormais la lourde tâche de se réinscrire avec la condition de pouvoir soutenir un million de signatures citoyenne devant le JNE. Les 7 partis politiques survivant seront les seuls à avoir des représentants au Sénat ou à l’Assemblée nationale [1].

Une fête démocratique gâchée

Le 12 avril 2026, les Péruviens ont été appelés aux urnes pour élire leur président et renouveler le pouvoir législatif. Ce jour-là, deux objectifs devaient essentiellement être atteints. Premièrement, déterminer quelles options politiques s’affronteraient au second tour, ouvrant ainsi une phase de négociations en vue de futures alliances.

Deuxièmement, cette élection devait mettre fin à l’illégitimité de la fonction présidentielle, car après le coup d’État contre Pedro Castillo, le 7 décembre 2022, aucun des trois dirigeants qui se sont succédé en quatre ans n’a été élu par le peuple, tous ont été désignés par le Parlement. Dina Boluarte a été placée à la présidence après le renversement de Pedro Castillo, et a ordonné aux forces armées et à la police de tirer sur les manifestants pro-démocratie. En octobre 2025, accablée par l’incompétence de son gouvernement et plusieurs affaires de corruption, elle a été destituée et remplacée par José Jeri, un député faisant l’objet d’enquêtes pour viol, et pour enrichissement illicite. Après quatre mois de débauche gouvernemental, Jerí a été remplacé par un parfait inconnu, le député José María Balcazar. Ces personnages, dépourvus de toute légitimité populaire pour exercer la fonction de président, ont pris plusieurs décisions stratégiques qui n’auraient dû revenir qu’à un dirigeant bénéficiant d’un soutien populaire. Boluarte a autorisé l’occupation militaire du Pérou par l’armée des États-Unis (mesure toujours en vigueur en 2026), Jerí a approuvé unilatéralement la privatisation de la compagnie pétrolière d’État PetroPerú et a définitivement engagé le pays dans un alignement militaire total derrière Washington avec l’achat de 24 chasseurs F16 à la société Lockheed Martin [2].

Le 12 avril 2026 s’annonçait comme la fin de cette période néfaste. Peu importe les tendances politiques des deux options gagnantes, la légitimité des urnes devait garantir une période de stabilité. À l’issue de cette grande fête démocratique, la paix et la cohabitation sociale entre tous les Péruviens devaient l’emporter. Mais il n’en fut rien.

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manifestation des partisans de Lopez Aliaga à Lima (photo: Romain Migus)

Le plan frauduleux de López Aliaga

Au cours de la journée électorale, des problèmes techniques sont survenus dans 211 bureaux de vote sur les 92766 que compte le pays (0,2 %). Un chiffre normal si on le compare aux élections précédentes de 2016 et 2021 (où 0,3 % des bureaux de vote avaient connu des problèmes), ou aux scrutins dans d’autres pays comme le Chili (0,78 % au second tour de l’élection présidentielle de 2025). Cependant, cet incident a servi de prétexte au candidat Rafael López Aliaga pour crier à la fraude le jour même, réussissant à imposer un récit autour « d’élections irrégulières » dans les médias nationaux et internationaux, alors que les faits démontraient le contraire. Dans 99,8 % du pays, le scrutin s’est déroulé sans difficultés majeures, mais la forte pression médiatique exercée par López Aliaga a poussé le Jury national des élections à autoriser la réouverture de certains bureaux de vote à Lima le lendemain de l’élection alors que le résultat était connu. Une mesure non prévue par la loi prise en toute illégalité.

La pression exercée sur les autorités électorales a atteint un tel point que la police a arrêté José Samamé Blas, directeur de la gestion électorale de l’Office national des processus électoraux (ONPE), et a contraint le président de l’ONPE, Piero Corvetto, à démissionner, avant de le traduire en justice. Quelques jours plus tard, le candidat López Aliaga a organisé un rassemblement pour exiger l’annulation ou la suspension de l’élection en raison de la fraude présumée. Cette technique n’est ni nouvelle ni proprement péruvienne. Rappelons-nous que Donald Trump aux États-Unis, Jair Bolsonaro au Brésil ou Edmundo González au Venezuela ont mené des campagnes de discrédit similaires lorsque le résultat ne leur était pas favorable. Dans les jours qui ont suivi, alors que l’avance de Roberto Sánchez se confirmait, les mesures de pression se sont intensifiées. Mises en scène médiatiques pour renforcer le discours de fraude, mobilisation citoyenne contre le pouvoir électoral, appel public à l’« insurrection civile ». Dans un acte de désespoir, López Aliaga est allé jusqu’à proférer des menaces de mort et de viol à l’encontre des responsables des instances électorales, et a proposé publiquement de corrompre des fonctionnaires de l’ONPE afin de modifier le résultat.

Le plan de López Aliaga a permis une ouverture monumentale de la fenêtre d’Overton. Des groupes de choc aux relents fascistes ont ouvertement défié l’ordre institutionnel. Harcèlement des autorités, menaces de mort et de viol, sédition et violence se sont développés sans que la justice ne leur mette un frein. Financés par une partie de la bourgeoisie péruvienne, ces chemises noires ont repoussé les limites de la légalité et tenté de mettre la République en échec. Paradoxalement, les plus exposés à cette vague de violence ne sont pas les partisans de Castillo qui vivent dans les zones rurales et les quartiers populaires reculés, mais les secteurs libéraux de Lima, soucieux de la démocratie, issus des classes moyennes et supérieures qui partagent quotidiennement leur territoire avec ces hordes. Cette opération place désormais ces groupes parapolitiques au cœur du la vie politique et a pour conséquence de recentrer le fujimorisme. De parti d’extrême droite traditionnel, ce courant devient une option presque « modérée ». Si, pendant des années, le fujimorisme incarnait la radicalité de la continuité néolibérale et néocoloniale, il a désormais un rival politique plus extrême. Il ne fait aucun doute que ce recentrage sera exploité par le fujimorisme pour tenter d’attirer des secteurs plus modérés pendant la campagne pour le second tour.

En somme, les principaux objectifs de l’élection du 12 avril 2026 n’ont pas été atteints, laissant présager une nouvelle ère de cinq ans d’instabilité politique et de mépris envers les autorités élues. Cette atteinte au vivre-ensemble sera renforcée par un pouvoir législatif fragmenté qui favorisera les pactes affairistes au détriment de la stabilité, du développement et du bien-être des Péruviens. Non seulement cette élection ne résout pas le problème de fond que traverse le Pérou depuis une décennie, mais elle renforce ses contradictions.

Un résultat électoral sans grandes surprises

Le Pérou a donc ses deux finalistes : la candidate conservatrice Keiko Fujimori et le candidat de Pedro Castillo, Roberto Sánchez. Il convient de souligner que les deux candidats ont accédé au second tour avec seulement 10,2 % des inscrits pour Keiko Fujimori et 7,2 % dans le cas de Roberto Sánchez, des chiffres minimes qui témoignent de la crise de légitimité démocratique.

Après deux semaines d’offensive dans la rue et dans les médias menée par López Aliaga, le Jury national des élections, la plus haute autorité électorale, a rejeté sa demande d’organiser des élections complémentaires à Lima ou d’annuler l’ensemble du processus électoral. La gagnante du premier tour, Keiko Fujimori, ne s’est pas ralliée au discours sur la fraude, validant ainsi par sa position le bon fonctionnement du pouvoir électoral. Tout indique que des secteurs importants de la bourgeoisie péruvienne ont pris leurs distances avec le maire de Lima en raison du risque d’instabilité qu’il représente. En d’autres termes, des secteurs de la bourgeoisie, partisans du fujimorisme, ont lâché le putschiste.

Comme en 2021, deux forces antagonistes s’affrontent pour tracer l’avenir du Pérou. La continuité néolibérale et néocoloniale de Keiko Fujimori s’oppose une fois de plus à une proposition de changement oscillant entre mesures révolutionnaires et développementalistes, en rupture avec l’ordre actuel. Au-delà de leurs programmes, les deux finalistes représentent deux identités collectives dont le processus de construction s’étend sur des décennies. Pour leurs électeurs, il ne s’agit pas seulement de choisir une simple option politique, mais de réaffirmer le sentiment d’appartenance à un collectif. Ce n’est pas un simple vote programmatique, c’est un vote identitaire.

Le fujimorisme au second tour, une fois de plus

Le fujimorisme construit depuis trente-cinq ans une communauté autour de son projet néolibéral-populiste. Le sujet central de ce modèle est l’individu « aspirationnel » des villes périphériques, une personne qui adopte tous les référents du néolibéralisme dès lors que le système lui assure un statut acceptable. Il n’y a chez ce sujet aucune attente d’une quelconque dimension collective dès lors que ces ambitions personnelles sont garanties. Cela assure au fujimorisme une large couverture nationale et un ancrage tant dans le monde populaire que dans certains secteurs de la bourgeoisie péruvienne et de l’appareil militaro-policier. Il n’est donc pas nécessairement surprenant que Keiko Fujimori arrive en tête du premier tour avec 17 % des suffrages exprimés.

Fuerza Popular, le parti dirigé par Keiko Fujimori, s’impose comme première minorité au Congrès, avec 22 sénateurs sur un total de 60 et 44 députés sur un total de 130. En cas de victoire á la présidence, il dispose de la minorité de blocage au Sénat qui assurerait à Keiko Fujimori de terminer l’intégralité de son mandat. En tissant des alliances avec des forces conservatrices telles que Renovación Popular, il pourrait faire adopter des réformes qui renforceraient le modèle néolibéral actuel. Le fujimorisme compte parmi ses principaux sénateurs et députés des figures issues des trois générations qui le composent : d’anciens ministres d’Alberto Fujimori comme Martha Chavez, des contemporains de Keiko Fujimori comme Miguel Torres et des jeunes de la nouvelle génération comme Rosangela Barbaran.

À ce stade, il est indéniable que le fujimorisme a réussi une institutionnalisation importante. Au niveau territorial, il l’emporte dans les régions de la côte nord comme Piura, Lambayeque et La Libertad, qui sont aussi les plus peuplées ; à Lima il n’est devancé que par Renovación Popular. Cependant, contrairement à López Aliaga, le vote de Keiko est plus populaire. Selon le sondage IEP d’avril 2026, 68,5 % de son électorat a un niveau d’étude s’arrêtant au secondaire ; avec Roberto Sánchez (70,3 %), ce sont les seuls candidats dont la majorité des électeurs n’a pas suivi d’études supérieures.

Pour l’électeur de Keiko, son attachement est plus qu’un simple vote. C’est une identité issue des multiples clivages évoqués précédemment. Les bastions du fujimorisme n’ont pas bougé depuis 25 ans et répondent à une adhésion à un discours libéral-populaire, ainsi qu’à une frontière identitaire claire où tous les adversaires politiques menaceraient l’harmonie et l’ordre. Il s’agit d’une identité politique profonde, enracinée depuis quarante ans avec comme figure fondatrice l’ancien dictateur Alberto Fujimori.

Le slogan de campagne de Keiko Fujimori était d’ailleurs « le retour à l’ordre », une allusion claire au gouvernement de son père, Alberto Fujimori, qui se vantait d’avoir rétabli la stabilité dans le pays après une décennie d’hyperinflation et de conflit armé. C’est pourquoi, pendant sa campagne, Keiko a mis l’accent sur une position ferme contre la délinquance, ainsi que sur une plus grande ouverture économique et des incitations à l’investissement étranger, des mesures qui ont déjà été mises en œuvre au cours de trente années de néolibéralisme. Après avoir perdu trois fois la présidence, Keiko Fujimori aborde cette nouvelle campagne électorale avec une expérience considérable. Elle possède une grande habileté à débattre et à répondre aux questions de la presse. De plus, elle dispose d’une solide équipe technique de professionnels, dont certains ont été ministres sous le gouvernement de son père. Elle se montre également beaucoup plus ouverte au dialogue et modérée, contrairement à la posture radicale de López Aliaga qui a appelé à l’insurrection citoyenne.

meeting improvisé dans un village de la jungle péruvienne (photo: Romain Migus)

Juntos por el Perú : la force tellurique du castillisme de nouveau au second tour

Le castillisme est le fruit de la rencontre entre un vote antisystème et un vote identitaire. Le vote antisystème s’est développé à mesure que le modèle néolibéral et colonial s’affirmait. Lors des élections précédentes, ce vote contestataire s’était organisé autour de personnalités issues du monde urbain et globalisé (Ollanta Humala en 2011 ou Verónica Mendoza en 2016). Mais en 2021, il a pris une dimension identitaire avec l’élection du professeur Pedro Castillo. Pour la première fois, les exclus du système néolibéral ont exprimé leur vote en choisissant l’un des leurs. Le pouvoir a été conquis directement, sans l’intermédiation d’un « étranger » susceptible de trahir leur classe sociale. Cette rencontre entre le vote contestataire et le vote identitaire a scellé une proposition politique solide centrée sur les exclus du modèle actuel. Le moteur historique du castillisme est un sujet rural, paysan et populaire. Il provient des territoires qui ont été abandonnés tant par l’État que par le modèle néolibéral. Contrairement aux quartiers populaires des grandes villes, les partisans de Castillo dans le monde rural n’ont pas connu le processus d’individualisation et d’atomisation propre aux quartiers populaires des grandes villes où triomphe le « sujet aspirationnel ».  Pour les castillistes, la défense du collectif est vécue comme garantie de survie. Dans les territoires ruraux, semi-ruraux ou périphériques, subsiste une dimension cognitive organisée autour des communs et des relations collectives, totalement antagoniste aux zones populaires urbaines.

Dans ces territoires, le vote se définit souvent de manière communautaire. Depuis les hameaux de la région de Cajamarca, aux communautés aymaras de Puno ou des zones indigènes amazoniennes, une marée humaine a décidé collectivement de voter « pour Pedro Castillo ». Comme nous l’avons entendu dans une communauté de la région de Cusco, les habitants ont l’intention de voter « encore vingt ans pour le professeur Castillo ». Dans la région de Puno, lorsqu’une candidate a présenté ses mesures en matière d’éducation et de santé, la communauté lui a répondu avec affection : « Libérez d’abord Pedro Castillo, et ensuite nous verrons ce que nous ferons ». Le peuple qui a accompagné Castillo en 2021 et qui a vu ses espoirs anéantis par le coup d’État du 7 décembre 2022, ce même peuple qui a résisté pendant des mois lors du soulèvement de 2023 en défense de la démocratie[3] et qui a été massacré ou poursuivi en justice, a voulu prendre sa revanche et l’a exprimé dans les urnes en portant Roberto Sánchez, de Juntos por el Perú, au deuxième tour avec 12% des voix.

Cette identification à Pedro Castillo s’accompagne également d’une revendication de politiques publiques et empreintes d’un sentiment nationaliste. La dimension collective qui prévaut dans les zones castillistes se traduit par une demande d’une plus grande présence de l’État, considérée comme l’institutionnalisation des biens communs. Ce n’est pas un hasard si 62 % des voix de Roberto Sánchez au premier tour provenaient des classes les plus modestes et des plus délaissés par deux décennies de croissance économique. Roberto Sanchez se qualifie au deuxième tour avec 12%. Le castillisme a remporté douze régions du pays sur 25, principalement dans la montagne et la jungle, mais a obtenu des résultats peu encourageants dans les villes, en particulier les capitales régionales. Et il a été écrasé à Lima.

López Aliaga : Lima reste à la pointe du néolibéralisme culturel

La troisième place a été remportée par l’ancien maire de Lima, Rafael López Aliaga (11.8% des voix), représentant péruvien du Forum de Madrid, le sommet de l’ultradroite mondiale. Avec son parti, Renovación Popular, López Aliaga s’est positionné comme la proposition la plus conservatrice, raciste, élitiste, doublant même le fujimorisme sur sa droite. Renovación Popular prône une religiosité extrême, rassemblant des figures de l’Opus Dei comme López Aliaga lui-même, aux côtés de pasteurs évangéliques ultraconservateurs. Ils sont en rang serrés derrière les États-Unis et Israël, et sont unis par la haine du collectif, de l’État et de la justice sociale.  

Depuis son entrée en politique nationale en 2021, López Aliaga s’est imposé comme une figure influente dans la métropole de Lima. En effet, sa victoire aux élections municipales de Lima en 2022 a démontré qu’il avait réussi à s’implanter dans les quartiers les plus aisés de la capitale, qui se méfiaient déjà de Keiko Fujimori car jugée trop populaire, mais qu’il parvenait également à attirer certains secteurs aspirationnels provenant de quartiers où le néolibéralisme a réussi à mobiliser des imaginaires de progrès individuel. S’appuyant sur une rhétorique simpliste de « lutte contre le communisme » et se présentant comme un grand entrepreneur du secteur privé, celui que ses partisans surnomment « Porky » (en raison de sa ressemblance physique avec un cochon) a ainsi préparé le terrain pour sa deuxième candidature à la présidence.

Sur les 25 régions du pays, López Aliaga ne l’emporte que dans une seule : la métropole de Lima. Parmi tous les secteurs socio-économiques, il ne l’emporte que chez les plus aisés, confortant un vote territorial et de classe. Cependant, l’énorme pouvoir médiatique et économique qu’il concentre lui a permis de déstabiliser le processus électoral avec son discours de « fraude ».

Ricardo Belmont et la fragmentation du vote populaire

L’une des « surprises » de cette élection a été le score de Ricardo Belmont, qui s’est classé cinquième avec 10,1 % des voix. La candidature de Ricardo Belmont explique en grande partie les faibles résultats de Roberto Sanchez dans les milieux populaires urbains. L’ancien maire de Lima (1989-96) a réussi à capter l’électorat populaire des grandes capitales régionales, y compris celui de Lima. Depuis l’unique tribune de ses réseaux sociaux, avec un discours apparemment contestataire, il a capitalisé sur le vote des classes populaires individualisées et aspirationnelles. Bien que ces électeurs adhèrent pleinement à la dimension cognitive de l’entrepreneuriat libéral, ils restent critiques et mécontentent du modèle économique à cause des stagnations dans la croissance personnelle de leurs statuts.

Il s’agit d’un électorat plus volatile qui n’adhère pas à de grandes lignes programmatiques et ne partage pas la dimension identitaire du castillisme. En effet, selon l’Institut d’Études Péruviennes, ses électeurs ont décidé de leur vote deux semaines avant le scrutin. Il convient de souligner que Ricardo Belmont a non seulement récolté une bonne partie de ses voix dans le vivier de soutien à Pedro Castillo, mais qu’il a également rallié les électeurs de partis libéraux-populaires tels que l’Alliance pour le progrès ou Podemos. En vue du second tour, il est très probable que la majorité de ses électeurs soutiendront la candidature de Roberto Sánchez.

Les classes moyennes en quête d’un président

Ces élections mettent également en évidence les choix des classes moyennes, qui vont du libéralisme à la social-démocratie. Il s’agit de propositions dont les leaders proviennent des catégories socio-professionnelles supérieures, sont hautement qualifiés, et ont souvent occupé des postes de hauts fonctionnaires au sein du gouvernement. Ces propositions s’adressent à un électorat essentiellement urbain dont la grande majorité (70 %) a fait des études supérieures. Il s’agit d’un vote programmatique, sans adhésion à une figure politique particulière.

Parmi ces candidats, on trouve Jorge Nieto Montesinos, qui est arrivé quatrième à l’élection avec 11 % des voix. Nieto a été ministre de la Culture et de la Défense sous la présidence de Pedro Pablo Kuscinsky, puis a fondé le parti du Bon Gouvernement. Pendant la campagne, il s’est présenté comme un homme d’État libéral sur le plan économique et sociétal, rassemblant autour de son projet une majorité des voix des femmes (60 %) et des jeunes (50 %), qui se sont ralliés à sa candidature dans les tous derniers jours de la campagne. Il convient de mentionner que son parti n’a remporté la victoire que dans la région Arequipa, mais a obtenu de bons résultats à Lima et dans les principaux centres urbains du pays. On pourrait dire que l’électeur de Nieto est très similaire à celui qui s’est tourné vers le libéral Hernando de Soto en 2021. Il prend ses distances avec le fujimorisme et l’extrême droite tout en ne ralliant pas l’option castilliste, et préfère se définir comme de « centre libéral ».

Une autre force qui rassemble une part importante des voix des classes moyennes est Ahora Nación, dirigée par l’ancien recteur de l’Université nationale d’ingénierie, Afonso López Chau, qui a recueilli 7,3 % des suffrages. López Chau s’est imposé comme le candidat de la social-démocratie, réussissant à rassembler des figures de la gauche traditionnelle, telles que des dirigeants syndicaux lié au Parti communiste et aux structures traditionnelles du syndicalisme, ainsi que des personnalités comme Harvey Colchado, le policier responsable de la persécution de Pedro Castillo et de sa famille. Cette combinaison s’est avérée contre-productive, suscitant des critiques et des rejets tant de la part des partisans de Castillo que des secteurs plus conservateurs qui se sont tournés vers Jorge Nieto. Ahora Nación a concentré ses efforts dans les capitales régionales du sud. Malgré l’extrême mesure de ses propositions, Ahora Nación a été qualifié de « menace communiste » par les partis de l’ultradroite (Fuerza Popular et Renovación Popular) et leurs relais médiatiques.

D’autres options centristes liées à la classe moyenne, comme Marisol Pérez Tello de Primero la Gente ou Mesias Guevara du parti Morado, n’ont pas décollé, mais ont mis en évidence le besoin de leadership de ce secteur.

Une soupe commune dans un village rural (photo: Romain Migus)

Un deuxième tour incertain

Alberto Fujimori et Pedro Castillo sont des figures clés de la scène politique et ont contribué à consolider un vote identitaire. Selon un sondage de l’Institut d´Études Péruviennes, la majorité des électeurs de Fuerza Popular et de Juntos por el Perú avaient décidé de leur vote plusieurs mois à l’avance. Il s’agit d’un vote dur, rationnel et peu susceptible d’évoluer vers d’autres propositions. Ce n’est pas un vote émotionnel, mobilisé par l’intensité d’une campagne électorale. En ce sens, ce n’est pas un hasard si ces deux options sont celles qui ont le moins séduit les jeunes, plus enclins à se laisser influencer par les réseaux sociaux. Il n’est pas non plus surprenant que, comme en 2021, les deux propositions les plus consolidées sur le plan identitaire, politique et territorial s’affrontent à nouveau lors de ce second tour.

Mais au-delà des similitudes, il convient de souligner certaines différences. En 2021, le Pérou a élu son président dans un contexte profondément marqué par la mauvaise gestion de la pandémie de COVID-19, qui a fait plus de 200 000 morts, faisant du pays inca l’un des plus touchés au monde. L’expérience de la pandémie a traumatisé la société péruvienne et a brisé le discours qui justifiait le modèle économique libertarien injuste, amenant des millions de Péruviens à remettre en question sa pertinence.

En cinq ans, quatre présidents se sont succédé, aggravant la crise que connaît le Pérou depuis 2016 (huit présidents en dix ans). Face à cette instabilité permanente, aucun gouvernement ne peut prétendre résoudre les problèmes sociaux hérités de la pandémie. Le Pérou est aujourd’hui le seul pays de la région à ne pas être revenu aux niveaux de pauvreté de 2019. La situation sociale est terrifiante : selon la Food and Anlimentation Organisation (FAO), 51.7 % des Péruviens vivent en situation d’insécurité alimentaire, 43,7% des enfants souffrent d’anémie selon la Unicef. Selon les chiffres du gouvernement, 70,7% des travailleurs sont employés dans le secteur informel sans aucune couverture sociale ni convention collective et 70 % des jeunes du secondaire ne comprennent pas ce qu’ils lisent. Pour couronner le tout, d’anciennes maladies refont surface dans le pays, comme la tuberculose ou la syphilis. Le pays inca a récemment obtenu un triste record, celui de pays le plus inégalitaire de la région où 0,1% des plus riches possèdent 22% de la richesse (les 10% les plus riches accaparent eux 59%). À ce tableau dévastateur s’ajoutent de nouveaux problèmes tels que l’insécurité citoyenne et la présence du crime organisé transnational qui touche l’ensemble de la population.

Contrairement aux élections de 2021, ce scrutin a été marqué par l’angoisse des citoyens face à la résolution des problèmes quotidiens. Cette préoccupation se reflète dans le succès relatif des candidatures issues des classes moyennes, qui se présentaient comme ayant la « capacité technique » de résoudre les problèmes du quotidien. Plus que par leurs propositions (qui ne sont que la poursuite de l’agenda néolibéral engagé il y a 25 ans), les 22 % de voix recueillis par les candidats du centre libéral (Jorge Nieto, Alfonso Lopez Chau et Marisol Perez Tello) s’expliquent par l’image et le discours de bonne gouvernance qu’ils ont su transmettre à l’électorat. Après quatre années d’ingouvernabilité, le discours sur la compétence technique a réussi à toucher une large partie de la population.

L’« anti-fujimorisme » en question

Depuis 2001, le mouvement antifujimoriste représentait une force puissante dans la politique péruvienne, face à un parti qui représentait la radicalité conservatrice et affairiste. Aujourd’hui, le contexte est différent : l’antifujimorisme, en tant que moteur de la politique péruvienne, a connu une crise très grave sous la présidence de Pedro Castillo. Une grande partie des élites intellectuelles et politiques qui animaient ce mouvement se sont opposées au gouvernement de Castillo aux côtés…du fujimorisme. La figure la plus emblématique de cette évolution politique fut sans aucun doute le célèbre écrivain Mario Vargas Llosa, qui a fini par soutenir Keiko Fujimori en 2021.

Les promoteurs de l’antifujimorisme provenaient des classes moyennes libérales qui représentaient les intérêts d’un secteur de la bourgeoisie ne soutenant pas Fuerza Popular. Ces classes sociales ont perçu que leurs privilèges et leurs positions de pouvoir allaient être menacés par le changement profond que le président Castillo entendait mettre en œuvre. Une telle attitude a divisé l’antifujimorisme en tant que mouvement politique péruvien, remettant en question son pouvoir de mobilisation tant dans la rue que dans les urnes.

Un pouvoir législatif fragmenté et un exécutif sans pouvoir réel

Aucun parti n’a obtenu la majorité absolue ni au Sénat ni à la Chambre des députés. Cela signifie qu’ils devront forger des alliances pour faire avancer des politiques législatives ou des réformes constitutionnelles. Au Sénat, la chambre qui concentre le plus de pouvoir et qui ne peut en aucun cas être dissoute par le pouvoir exécutif, le fujimorisme représente la première minorité avec 22 sénateurs (sur 60), ce qui freine toute tentative de destitution présidentielle. Le fujimorisme pourrait en outre compter sur le soutien des 9 sénateurs du parti d’extrême droite Renovación Popular. De son côté, Juntos por el Perú compte 15 sénateurs. Si Roberto Sanchez accède à la présidence, il devra négocier avec d’autres forces démocratiques telles que Buen Gobierno (8 sénateurs), Obras (5 sénateurs) et Ahora Nación (4 sénateurs) pour éviter d’être destitué.

À la Chambre des députés, composée de 130 membres, la situation sera similaire. Fuerza Popular détient la première minorité (40 députés), suivie par Juntos por el Perú (31 députés), et aucune force politique n’atteint la majorité qualifiée.

En ce qui concerne la présidence, au cours de la dernière décennie, le fujimorisme, conjointement avec les groupes de droite qui ont dominé le Congrès, avait réussi à établir un régime parlementaire de facto. La Constitution continue de stipuler que le Pérou est un régime présidentiel, mais dans la pratique, le Parlement a concentré tout le pouvoir. À compter du 28 juillet 2026, le Sénat désignera donc les principales autorités de l’État (les membres de la Cour constitutionnelle, le directeur de la Banque centrale, le Défenseur des droits, le président de la Cour des comptes et les membres du Conseil national de la justice). De plus, le président ne peut en aucun cas dissoudre le Sénat. En revanche, le Sénat peut destituer le président à tout moment.

Face à cette situation, la marge de manœuvre du futur président sera étroitement liée à l’équilibre des pouvoirs qu’il exercera au sein du pouvoir législatif, ainsi qu’à ses liens avec les forces armées, la police nationale et le secteur privé. N’oublions pas que, depuis le coup d’État contre Pedro Castillo, l’armée a acquis un rôle politique plus important. Si Keiko Fujimori l’emporte, ce soutien serait garanti en échange de l’obtention de privilèges et de faveurs politiques, comme une nouvelle loi d’amnistie par exemple. Si Roberto Sánchez l’emporte, la situation se compliquerait encore davantage et exercerait une pression accrue sur son éventuel gouvernement.

La pression de l’ambassade des États-Unis

À ce tableau s’ajoute la pression croissante de l’ambassade des États-Unis depuis que Berny Navarro, un entrepreneur d’origine cubano-américaine, a pris ses fonctions en novembre 2025. Dans le plus pur style de Donald Trump, Navarro utilise son compte Twitter pour s’exprimer ouvertement contre les investissements chinois dans le pays, et pour s’ingérer de manière permanente dans les affaires internes du Pérou.

La doctrine de sécurité nationale approuvée par Donald Trump, à laquelle Berny Navarro fait souvent référence, stipule clairement qu’elle ne tolérera pas de « concurrents non hémisphériques », un avertissement direct aux investissements de la Chine dans le pays. Bien que le fujimorisme soit très pragmatique et ait entretenu de bonnes relations avec le premier partenaire commercial du Pérou., il est probable que, dans le contexte géopolitique actuel, Keiko Fujimori donne la priorité à un rapprochement avec les États-Unis au détriment de la Chine et du monde multipolaire.

Si Roberto Sánchez venait à être élu, cela ouvrirait la voie à une plus grande autonomie pour le Pérou et lui permettrait de tisser des liens régionaux afin de se positionner sur la scène internationale. Au cours de sa campagne électorale, Sánchez a affirmé son intérêt pour le bloc BRICS pour éviter toute subordination à Washington. Il a, par ailleurs, annoncé la nationalisation du gaz ainsi que la renégociation de la concession du port de Matarani. Cela impliquerait d’exproprier ou de renégocier des contrats avec des entreprises étasuniennes dans des domaines tels que l’énergie et les infrastructures, que Washington considère comme stratégiques. 

Il ne fait aucun doute que ces propositions ont déclenché l’alerte de la Maison Blanche et que les États-Unis useront de toute leur influence pour faire pencher la balance électorale en faveur de Keiko Fujimori. 

dans les provinces reculées du Pérou profond (photo: Romain Migus)

Dans l’attente du deuxième tour

Tel qu’il se profile actuellement, le second tour prévue le 7 juin 2026 s’annonce complexe et difficile. D’une part, on constate la détérioration de la démocratie péruvienne, déjà précaire, dont les clivages et les tensions se sont particulièrement accentués depuis le coup d’État du 7 décembre 2022. D’autre part, on note la persistance de deux modèles antagonistes de société qui s’étaient déjà manifestés en 2021 : le fujimorisme, option de continuité néolibérale, et le castillisme, proposition de rupture issue du peuple.

De son côté, Keiko Fujimori, consciente de cet antagonisme, aborde le second tour en modérant son image et en se montrant ouverte au dialogue, d’autant plus si on la compare à l’exubérance de López Aliaga. De même, elle s’efforce de démontrer sa capacité de gestion, sa compétence technique et son ouverture au centre libéral comme gage de stabilité. À tel point que les principaux syndicats patronaux, ont publié des communiqués dans lesquels ils se distancient du discours putchiste de Renovación Popular.

Dans le cas du candidat Roberto Sánchez, son principal défi sera de démontrer sa capacité à gouverner, sans renoncer à ses principes ni accepter une feuille de route libérale. Si le chapeau de Castillo qu’il a ostensiblement porté durant toute la campagne lui assure le soutien de son noyau dur, Sanchez est aussi un psychologue diplomé la prestigieuse Université de San Marcos. Il devra aussi mettre en avant ses nombreuses années d’expérience à tous les niveaux de l’État péruvien pour élargir son électorat.

Il sera déterminant de mettre en valeur ses compétences techniques, et de faire connaitre son équipe gouvernementale afin d’exposer des solutions institutionnelles qui complètent l’actuel plan de gouvernement. Sans pour autant négliger la base la plus radicale du castillisme, qui a voté pour « Juntos por el Perú » au premier tour, ou qui, pour une raison ou une autre, a décidé de soutenir une autre candidature. 

Il est important de souligner que le rapport de force est largement favorable au fujimorisme, qui a pris le contrôle de tous les pouvoirs de l’État, à l’exception directe de l’exécutif. S’il remportait le second tour, cela redéfinirait la relation entre l’État et la société pour de nombreuses années. C’est pourquoi, au-delà des querelles politiques et électorales, les mouvements qui composaient auparavant l’antifujimorisme ont pour défi de reconstituer un front pour défendre la fragile démocratie péruvienne. Malgré leurs différences, il leur appartient de construire une barrière (pour ne pas dire une barricade) entre le camp démocratique et l’offensive néofasciste que connaît le Pérou. Cette prise de conscience nécessaire d’une menace collective – qui naît de la trahison pour s’incruster au pouvoir[4] – doit être un électrochoc nécessaire qui pourrait redéfinir les lignes politiques et tracer un horizon modeste pour assurer la cohabitation sociale. 

Ce n’est pas une tâche facile. Il existe un ressentiment et une méfiance mutuelle entre le camp populaire et les secteurs libéraux-progressistes qui se sont opposés au gouvernement du président Castillo, avec des arguments qui flirtaient parfois avec le racisme colonial. Faire un pas en avant implique de reconnaître l’autre camp tel qu’il est, et de mettre en avant les points communs plutôt que la diversité et les antagonismes. Pour le secteur libéral, cela signifie accepter que le camp populaire soit majoritaire, reconnaître l’existence de ses électeurs et de leurs justes revendications sans prétendre être l’avant-garde éclairée de ce mouvement. Il devra également reconnaître le leadership incontestable de Pedro Castillo tant sur le plan électoral que politique. Pour le camp populaire, cela implique d’admettre que disposer d’une majorité relative ne suffit pas pour changer le Pérou ; ce qu’il faut, c’est conquérir l’hégémonie. Et pour cela, il faut imposer un projet patriotique, pluriclassiste et d’une grande cohésion malgré les différences économiques, sociales, territoriales, culturelles et même ethniques. Il ne s’agit pas de céder, ni de diluer l’horizon de transformation, mais de trouver une cohérence stratégique. 

Il existe toutefois plusieurs points de convergence programmatique susceptibles de rapprocher les positions : le consensus critique contre le modèle néolibéral, la fin de l’apartheid culturelle et territoriale dont souffre une grande partie de la population, et le rôle nécessaire de l’État. Si les solutions avancées pour résoudre ces problèmes de fond peuvent diverger, il est tout de même possible de tracer une frontière claire entre les partisans de la continuité néolibérale et néocoloniale et les forces de rupture. 

Si les alliances et les rapprochements sont nécessaires, le cas péruvien révèle également un important réservoir de voix parmi les citoyens qui ont décidé de ne pas aller voter ou qui ont voté blanc ou nul. Si l’on additionne les 29,1 % d’abstention, les 8,3 % de votes blancs et les 3,6 % de votes nuls, on constate que 41 % des Péruviens ont décidé de ne voter pour aucun des 36 candidats. Il s’agit d’un réservoir de 11.258.856 électeurs qui pourraient faire pencher la balance au second tour. C’est un immense territoire à conquérir. En 2016, deux millions de Péruviens qui avaient voté blanc au premier tour ont choisi l’un des deux candidats du second tour. En 2021, trois millions de Péruviens se sont ajoutés aux votes exprimés entre le premier et le second tour (1 million d’abstentionnistes et deux millions de votes blancs). 

Les événements qui se déroulent ces dernières semaines définiront l’avenir du Pérou et de la région pour les décennies à venir.

« Soldats, le sort de l’Amérique du Sud dépend des efforts d’aujourd’hui ; un autre jour de gloire viendra couronner votre admirable constance », nous disait le maréchal Sucre lors de la bataille décisive d’Ayacucho en 1824. 200 ans plus tard, son appel reste d’une extrême actualité.

Anahi DURAND, Romain MIGUS

Source: La Línea


[1] Les lois pour inscrire formellement un parti ont été durcis par le parlement à la demande du Parti marxiste Perú Libre et de son partenaire d’extrême droite Fuerza Popular. Il devient pour les prochaines années particulièrement compliqué d’inscrire un nouveau parti. Lors des élections, Perú Libre qui a réalisé 0,4% des voix est devenu la première victime de sa propre législation.

[2] Sur le scandale de l’achat des F16, voir la Revue mensuelle de l’Amérique latine nº14″ disponible sur https://www.les2rives.info/delcy-rodriguez-a-t-elle-trahi-le-bresil-perd-ses-terres-rares-argentine-en-crise-cuba-menace/

[3] Anahi DURAND, Soulèvement dans les Andes, Ed. Syllepses, 2025.

[4] Après la trahison de Lénin Moreno, Lasso et Noboa ont pris le pouvoir en Équateur. Au Brésil, Jair Bolsonaro a succédé au vice-président de Dilma Rousseff, Michel Temer.