Jugements politiques et vétos électoraux dans la bataille pour la démocratie en Equateur – Guillaume LONG

27 septembre 2020

 

  Le président équatorien Lenin Moreno et ses alliés ont fait tout leur possible pour éviter que le président antérieur, Rafael Correa, et son mouvement politique reviennent au pouvoir. Pour atteindre cet objectif, le gouvernement actuel a poursuivi des opposants et procédé à l’éviction de candidats. L’autoritarisme de Moreno, jusqu’à présent, est passé inaperçu internationalement. En vue des élections prévues pour Février 2021, il est crucial que la communauté internationale soit attentive aux persistantes tentatives du gouvernement d’Equateur de pervertir l’exercice de la démocratie.

La stratégie principale du gouvernement de Moreno fut de tenter d’empêcher la candidature de Correa lui-même, aux élections de Février 2021. L’héritage de Correa de réduction de la pauvreté comme des inégalités dans un contexte de grande croissance économique au cours de ses dix ans de mandat présidentiel (2007-2017) implique que lui et le mouvement politique qu’il a créé bénéficient encore d’un ample soutien populaire et représentent une menace pour le nouveau pacte élitiste que Moreno a soigneusement consolidé

Moreno a été élu initialement sur l’idée reçue d’une continuité de la « Révolution Citoyenne » chère à Correa. Cependant, une fois au pouvoir, Moreno stupéfia l’Equateur et le monde entier par l’orchestration d’un dramatique virage politique, et rapidement, il promit de prendre des mesures énergiques contre le corréisme et de démanteler dix ans de politiques sociales et économiques de Correa.

En Février 2018, après des mois d’attaques médiatiques implacables orchestrées contre le bilan de l’ex-président, Moreno organisa et remporta un référendum pour introduire des limites au mandat. Un an après, la popularité de Moreno a dégringolé, perdant plus de 50% et continuera de s’effondrer par la suite. Mais dans la petite fenêtre d’opportunité offerte par sa lune de miel politique, le projet de Moreno pu donner jour à son objectif primordial : empêcher une bonne fois pour toutes que Correa puisse se présenter à nouveau au poste de président.

En Juin 2020, Correa annonça son intention de se présenter comme vice-président aux prochaines élections. La candidature de Correa aurait ravivé sans doute l’électorat potentiel de son mouvement lors du vote et aurait représenté une menace claire pour Moreno et son alliance conservatrice. Prévoyant cette tournure, Moreno a compris que l’option la plus sûre serait de bannir Correa de la politique équatorienne à tout jamais. La seule façon de s’en assurer était d’utiliser une forme agressive de judicialisation de la politique ou « lawfare », inspirée des attaques judiciaires contre des adversaires politiques dans d’autres pays d’Amérique Latine, comme pour le cas de l’ex-président Lula Da Silva au Brésil.

Pour mener à bien son projet, Moreno devait contrôler le système de justice, ce qu’il accomplit en glissant une proposition dans le référendum de 2018 qui lui octroyait des pouvoirs extraordinaires sur le pouvoir judiciaire. Le référendum permit à Moreno de nommer de fervents anti-corréistes de confiance à la tête des institutions autonomes. Un fois contrôlés le Conseil de la Magistrature, la Cour Constitutionnelle, le Procureur Général et le Contrôleur Général de l’Etat, il put lâcher toutes ces institutions aux trousses de ses ennemis corréistes.

Actuellement on dénombre vingt-cinq investigations pénales en cours contre Correa. Pendant un temps, l’affaire principale contre Correa était une présomption d’ordre de séquestration ratée, en 2012 en Colombie, de Fernando Balda, un fugitif de la justice équatorienne, impliqué dans des réseaux criminels, dans l’extrême droite et lié à l’ex-président colombien Alvaro Uribe. Cette affaire a abouti à un ordre d’emprisonnement préventif contre Correa, suffisant pour lui interdire de rentrer en Equateur et offrir un répit temporaire à Moreno et ses alliés.

Mais en Août 2020, le témoin principal de l’affaire, un sergent de police équatorien qui a été fondamental dans les accusations contre Correa, s’exila en Argentine où il divulgua qu’il avait été menacé de neuf ans de prison s’il refusait de témoigner contre Correa.

Heureusement pour Moreno, une autre enquête criminelle contre Correa, cette fois, une accusation de corruption, avait donné au régime le résultat tant espéré. En Avril 2020, Correa fut sanctionné de huit ans d’incarcération et privé pour vingt-cinq ans de ses droits politiques.

L’affaire judiciaire contre Correa s’est basée principalement sur le témoignage de Pamela Martinez, une ex-conseillère de Correa, qui affirme avoir accepté des pots-de-vin de chefs d’entreprises entre 2013 et 2014, Correa le sachant. Un livre de comptes apparut, où Martinez détaille les sommes d’argent qu’elle prétend avoir reçu. Le cahier est écrit au présent mais il est vite apparu qu’il ne fut imprimé physiquement qu’en 2018, soit quatre ans après la période des faits supposés. Martinez affirme à présent avoir écrit le contenu « par pulsion » au cours d’un vol de quarante-cinq minutes de Quito à Guayaquil courant 2018.

C’est ainsi, de mémoire, que Martinez témoigne avoir inclus des notes telles que : « Aujourd’hui est venu à mon bureau Alexis Mera [le conseiller juridique du président Correa, NdLR] (…) J’ai demandé une réunion avec le président pour lui faire part de la demande d’Alexis »; et « VP attend réception de l’enveloppe et la donnera IMMEDIATEMENT à Alexis Mera… »; avec le mot « reçu » griffonné en diagonale, comme si l’on vérifierait la tâche une fois accomplie. Sa comptabilité précise des fonds reçus est aussi un hommage à l’impressionnante capacité mémorielle de Martinez, quatre ans plus tard, au centime près. Une des notes est de « 13 306,88 » dollars étasuniens.

Néanmoins, le tribunal admit le cahier comme la preuve à conviction clé. Correa fut déclaré coupable – en l’absence d’une implication démontrable dans les délits présumés – « d’influence psychique » sur un groupe de fonctionnaires afin de commettre des actes de corruption. 

Les avocats de Correa firent appel du jugement. Pendant un temps, le gouvernement a eu peur que le recours de Correa ne s’épuise pas pour le 17 Septembre, jour où les partis peuvent commencer à inscrire leurs candidats pour les élections de 2021 ; les candidats jouissent de l’immunité procédurale jusqu’après les élections.

Pour empêcher que Correa ne se présente, le procès en appel, qui normalement peut se prolonger des mois durant, a dû s’accélérer significativement. Même malgré le contexte d’une pandémie qui a obligé le pouvoir judiciaire équatorien à fermer virtuellement et à reporter toutes les audiences non urgentes, le recours en appel de Correa battit subitement tous les records de célérité. S’il a bien fallu quatre ans à la cour de cassation pour l’ex-président équatorien Jamil Mahuad, à peine dix-sept jours se sont écoulés entre l’appel fait par Correa et l’audience en cassation. Les juges, en cour de cassation, tous nommés lors l’intervention du pouvoir judiciaire par Moreno, confirmèrent, comme on pouvait l’imaginer, le verdict d’avril.

Correa résidant actuellement en Belgique, le pays d’origine de son épouse, Interpol, dans l’intention de se maintenir en retrait des affaires évidemment politisées, a refusé à maintes reprises de répondre aux demandes de l’Equateur d’émettre une procédure d’urgence contre lui. En définitive peu importe pour l’alliance anti-corréiste.

Si certains seraient bien contents de voir Correa en prison, même s’il est probable que cela engendrerait une réaction politique préjudiciable pour leurs intérêts, le véritable propos de la sentence reste de saboter l’héritage de Correa, d’éviter qu’il soit physiquement présent dans le pays et d’empêcher qu’il soit candidat à une élection.

L’autre ligne d’attaque du régime a été de saper les forces organisatrices du corréisme. L’idée est d’éviter que Correa et ses partisans aient un parti politique cohérent et fonctionnel. En 2017, Moreno évinça victorieusement Correa de « Alianza Pais » (Alliance Pays), le parti que Correa avait fondé en 2006 à sa première candidature à la présidence couronnée de succès. En tant qu’ex-vice-président de Correa, Moreno savait que pour entreprendre une campagne effective contre Correa et son œuvre, il fallait neutraliser le mouvement corréiste. L’opportunité survint lorsque plusieurs dirigeants loyaux à Correa remirent en question la direction par Moreno de « Alianza Pais ».

Une autre sentence judiciaire favorable octroya à Moreno le contrôle total du parti. Evidemment, « Alianza Pais » était par nature corréiste, et une fois que son dirigeant historique fut mis à l’écart, la majorité des membres quittèrent le navire. Mais pleinement conscient de son rôle de transition, l’objectif de Moreno ne fut jamais d’avoir son propre parti solide. Son objectif était que la plus grande force politique d’Equateur n’ait pas d’organisation partisane ; il y est parvenu.

Correa et ses partisans cherchèrent alors à créer un nouveau parti, mais leurs tentatives furent sabotées systématiquement par les autorités électorales contrôlées par le gouvernement. En 2019, finalement, les corréistes se virent contraints de s’unir à une organisation politique préexistante nommée « Fuerza Compromiso Social » (Force Compromis Social). Alors, le 19 Juillet 2020, les autorités électorales équatoriennes suspendirent purement et simplement « Fuerza Compromiso Social » du registre des partis politiques, ce qui l’empêcha de présenter des candidats aux prochaines élections. En fin de compte, en Août 2020, les corréistes se virent dans l’obligation de trouver le soutien d’un autre parti, « Centro Democratico » (Centre Démocratique »), afin d’héberger les candidatures du mouvement.

Les ennemis de Correa savent que cet interminable va-et-vient d’un parti à un autre, avec les changements que cela implique de nom, de couleur, de symbole, de numéro de liste et d’accords incommodes avec la direction des partis amphitryons, génère une fragilité organisationnelle qui empêche que le mouvement focalise son énergie sur la tâche de rencontrer un appui populaire.

Et pourtant, malgré ces tentatives incessantes d’éroder la marge de manœuvre de Correa, les sondages d’août 2020 confirmeront que le corréisme continue d’être une force à prendre en compte et la plus à même d’occuper la première place dès le premier tour des élections présidentielles de février 2021. En tout cas, la nomination, le 18 Août 2020, du jeune économiste Andrés Arauz comme candidat à la présidence a donné au corréisme un nouvel essor.

Par contre, Moreno est face à un avenir incertain. Sa crédibilité comme sa popularité décroissante de 8% sont les plus basses, tous présidents confondus, depuis le retour d’Equateur à la démocratie en 1979. En Octobre dernier éclata la fureur populaire contre le programme d’austérité néolibérale du gouvernement, soutenu par le FMI, ce qui se traduisit par les plus grandes manifestations du pays depuis plusieurs décennies.

Le gouvernement récupéra péniblement le contrôle de la situation après une répression brutale des manifestations : 11 personnes sont mortes, au moins 1 500 ont été blessées et plus de 1 200 ont été arrêtées. S’en suivit une vague de détentions des figures de l’opposition, incluant des fonctionnaires élus. Plusieurs législateurs cherchèrent refuge à l’ambassade mexicaine et ont pu quitter le pays quelques mois plus tard.

En 2020, la terrible gestion par Moreno de la crise du Covid-19 fut de notoriété mondiale lorsque les rues de Guayaquil se remplirent de cadavres abandonnés à mesure que s’effondraient les capacités d’attentions médicales et funéraires de la ville. La pauvreté et les inégalités ont aussi augmenté au cours des deux dernières années. Enfin, une série de scandales de corruption ont causé des ravages au sein du gouvernement de Moreno. Le président lui-même se trouve face à des accusations d’avoir usé d’un compte off-shore au Panama pour recevoir des dessous-de-table.

Moreno peut compter sur la protection des Etats-Unis à la fin de son mandat. Après tout, dans un effort certain de s’assurer le soutien de l’administration des Etats-Unis, il a inversé le cours de la politique extérieure équatorienne: la sortie d’Equateur de l’Union des Nations Sud-américaines [« Union de Naciones Suramericanas » – Unasur], que Washington a toujours vue comme une rivale de l’Organisation des Etats Américains (OEA) contraire à ses intérêts; la fin de l’asile de Julian Assange à l’ambassade d’Equateur à Londres; la reconnaissance de Juan Guaido, soutenu par les USA, comme président du Venezuela, le renouvellement du programme de coopération militaire et du FBI, incluant l’entrainement de personnel militaire équatorien par les Etats-Unis, et l’alignement inébranlable de l’Equateur avec l’administration Trump à pratiquement chaque vote au Conseil Permanent de la OEA.

Après avoir jeté en prison et obligé à l’exil de nombreux membres de l’opposition, après avoir brutalement réprimé les manifestations et interdit que Correa et son parti politique se présentent aux prochaines élections, le gouvernement de Moreno a franchi plus d’une fois le Rubicon en matière de violation des droits politiques essentiels en Equateur. Jusqu’à présent, les médias locaux ainsi que les USA ont donné carte blanche à Moreno, une permissivité qui peut donner à croire à Moreno qu’il a peu à gagner à limiter sa dérive autoritaire et beaucoup à perdre s’il permet une victoire de plus en plus probable d’Arauz en février 2021.

Par conséquent, la rumeur dans les cercles politiques en Equateur est que le gouvernement fomente déjà une stratégie pour empêcher Arauz de se présenter, par n’importe quel moyen. La pression populaire et la vigilance internationale, curieusement absentes jusque-là, seront nécessaires pour faire pression sur le gouvernement de Moreno afin qu’il renonce à harcèlement encore plus grand, et qu’il permette ainsi des élections relativement libres et propres.

La persécution politique ainsi que la manipulation des élections de la part du gouvernement de Moreno ont déjà convaincu une grande partie, voire la majorité de la population équatorienne, que les élections ne sont aucunement démocratiques. Si le gouvernement interdit ou sabote davantage la candidature de Arauz, les gens crieront à la fraude.

Le conflit politique pourrait atteindre des niveaux sans précédent et, à long terme, menacer gravement la stabilité démocratique en Equateur. Ceci reste un territoire inexploré ; non seulement antidémocratique, mais aussi dangereux et irresponsable.

 

Guillaume LONG

Source: Open Democracy – Traduction: Silvio Lescano pour Les 2 Rives